Magazine du Spectacle vivant ...

   

 

   

Les    Chroniques   de

  

30ème  Saison     Chroniques   30.06   à   30.10    Page  498

 

     

     

       

                   

                 

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Toutes nos  critiques   2025 - 2026

Les Chroniques de   Theothea.com   sur    

   

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LE CERCLE DES POETES DISPARUS

Philippe Torreton adoubé par « Le Cercle des Poètes disparus » au Théâtre Antoine

     

de Tom Schulman    

mise en scène  Olivier Solivérès   

avec  Philippe Torreton, Nicolas Bauwens, Noé Besin, Olivier Bouana, Louis Djabali, Ivan Du Pontavice, Yvan Garouel, Baptiste Gonthier, Joseph Hartmann, Clément Mariage et Arthur Toullet

****

     

Théâtre Antoine

      

© Louis Josse - Jmdprod

   

Selon son niveau de compétence artistique et de conscience citoyenne, la légitimité du rôle de « John Keating » apparaît comme une évidence assumée dans le parcours professionnel de Philippe Torreton.

Incarnant, à la suite de Stéphane Freiss puis de Xavier Gallais pour cette troisième saison en retour au Théâtre Antoine, la personnalité du charismatique professeur rebelle à toute pédagogie conformiste, précisément en se fondant sur la volonté de convaincre ses élèves du bien-fondé à trouver leur propre voie identitaire grâce à l’apprentissage du penser par soi-même, l’ensemble des planètes paraissait ainsi pleinement aligné pour que le comédien Philippe Torreton fort engagé par ailleurs dans ses choix éthiques et politiques, tire la quintessence de ce spectacle à taille humaine et néanmoins tellement ambitieux.

Adepte résolu du « Carpe diem » dans son propre comportement social, celui-là souhaite progresser dans son Art sans cultiver la notion de regret au profit d’un certain pragmatisme le forçant à apprécier la vie telle qu’elle se présente sans chercher à entretenir les chimères d’une notoriété vouée à grandir.

Ainsi qu’importe si sa propre carrière cinématographique aura été quelque peu freinée par ses prises de position dérangeantes pour d’aucuns !

Et tant mieux au contraire, si à 60 ans, sa destinée de comédien lui fait ainsi rencontrer sur les planches une sorte d’apothéose aux vertus idéelles autant que libertaires dont l’enjeu de transmission aux jeunes générations vaudrait bien, à coup sûr, tout l’or d’une reconnaissance académique par ailleurs convenue.

Cependant n’oublions point que si l’engouement générationnel pour « Le cercle des poètes disparus » n’aura cessé de se réitérer d’une époque après l’autre aussi bien à travers sa version originelle cinématographique que par ses adaptations théâtrales ultérieures, il n’en demeure pas moins qu’en toile de fond, c’est aussi l’histoire « live » d’un double échec sociétal, celle du suicide d’un adolescent en impasse conflictuelle ainsi que celle de la répudiation institutionnelle d’un enseignant intègre... se heurtant tous les deux de front à l’autoritarisme et aux normes édictées en principes irrévocables à travers les personnages redoutables du père et du directeur à nouveau excellemment interprétés par Olivier Bouana & Yvan Garouel.

La liberté acquise aurait donc un prix celui de ceux qui la défendent sans compromission... pour l’éventuel bien de tous ceux qui seraient en mesure ensuite de l’apprécier à sa juste valeur.

Nul doute que Philippe Torreton puisse être en accord avec cette perspective idéaliste d’un combat existentiel jamais gagné d’avance mais toujours en devenir.

D’ailleurs à l’écoute de sa propre mémoire d’ ex-collégien alors désorienté, l’acteur est encore actuellement très sensibilisé à la métaphore de la préface que le professeur « Keating » propose à ses étudiants d’arracher de leur manuel censé les initier à la Poésie car sa formalité dogmatique ne pourrait que figer définitivement l’imaginaire de jeunes esprits créatifs en pleine découverte.

« Ô Capitaine, mon Capitaine ! » A l’instar de ce signe de ralliement dédié, comptons donc sur l’expérience humaine de Philippe Torreton pour être constamment à la hauteur du défi qui l’accompagnera sur les planches tout au long de son incarnation enthousiaste de « John Keating » ressentie par ses jeunes et talentueux partenaires au sein de cette nouvelle distribution tels des disciples ô combien admiratifs et surtout plein de reconnaissance.

Theothea le 28/02/26     

           

     

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SAND CHOPIN

« SAND CHOPIN » en empathie avec Macha Méril & Erik Berchot au Poche Montparnasse

         

de  George Sand   textes réunis par Bruno Villien   

mise en scène  Macha Méril   

avec Macha Méril & Erik Berchot  

***.

     

Théâtre de Poche Montparnasse

      

©  Sébastien Toubon

   

George Sand aura le vent en poupe en cette Année 2026. Dans le cadre de la commémoration des 150 ans de sa disparition (elle est décédée le 8 juin 1876), une programmation éclectique célébrera une Oeuvre et un Esprit qui résonnent toujours avec autant de force aujourd'hui. Des expositions, conférences, lectures, rencontres se dérouleront particulièrement dans son Berry natal mais pas seulement tant s'en faut !

Figure majeure de cette région rurale profondément aimée, George Sand, née Aurore Dupin de Francueil en 1804, grandit et vit l'essentiel de son existence à Nohant, lieu d'écriture et de salons animés par les nombreux artistes de son temps, littéraires comme Balzac, Flaubert, Alfred de Musset, peintres comme Delacroix, ou célèbres musiciens tels Franz Liszt et le romantique Frédéric Chopin.

La relation passionnée de Sand avec ce dernier a singulièrement inspiré Macha Méril qui interprète, trois jours par semaine au Théâtre de Poche Montparnasse, des textes autobiographiques de la romancière d' '' Histoire de ma vie '' et des lettres contenues dans les vingt volumes de sa correspondance, réunis par Bruno Villien, journaliste et auteur lui-même de trois pièces consacrées à G. Sand.

Bien entendu, la musique est convoquée à part entière dans ce spectacle et la fougue de Chopin ressuscite sous les doigts d'Erik Berchot pianiste concertiste dont Michel Legrand était devenu en quelque sorte le mentor alors qu'Erik a enregistré plusieurs de ses oeuvres tout en collaborant par ailleurs avec Claude Lelouch.

Macha Méril, smoking noir et chemise blanche à jabot, qui s'est bruni et coupé les cheveux à la garçonne pour mieux s'identifier à son héroïne laquelle s'habillait en homme et pris un pseudonyme masculin pour publier ses récits, trouve en cette dernière l'écho miroir d'une femme libre et engagée, cédant sans réserve à ses passions.

Tempérament bien affirmé, elle ne résistera pas au jeune pianiste polonais qui, pendant sept étés, séjournera à Nohant et créera de nombreuses partitions dans une chambre aux portes capitonnées, bien protégé de tout bruit extérieur « Au moment de ma vie où je me croyais à tout jamais calme et fixée, j'ai été envahie tout à coup, et il n'est pas dans ma nature de gouverner mon être par la raison quand l'amour s'en empare. » (correspondance)

Ponctué de préludes, mazurkas, valses et sonates qui virevoltent tout au long du spectacle, le récit de Macha se fait pointilliste, distillant dans l'exquise langue du 19ème, un portrait romanesque de ce Chopin qui l'envoûte « un ange, sa bonté, sa tendresse et sa patience m'inquiètent quelquefois : je m'imagine que c'est une organisation trop fine, trop exquise pour vivre longtemps de notre grosse et lourde vie terrestre. »

Parfois assise à une table d'écrivain, plume à la main, souvent debout déambulant sur la scène, proche du public, la comédienne nous raconte par petite touches la mauvaise santé du compositeur, leur décision d'aller passer un hiver à Majorque sous un ciel plus clément où, fâcheusement, l'extrême humidité - pluie torrentielle ininterrompue - n'a fait qu'empirer sa maladie, leur idylle tumultueuse de 9 ans fort éprouvée par sa fille Solange qui s'était rapprochée de Chopin, enfin la mort prématurée due à la tuberculose du virtose à 39 ans.

Elle se permet de longues pauses, silencieuse, l'air rêveur, toute à l'écoute des notes égrenées par le pianiste Erik Berchot. C'est un régal, ce duo complice qui se répond et ce musicien qui nous livre avec superbe une interprétation vibrante, pleine de subtilités.

Macha Méril a beaucoup d'affinités avec l'autrice berrichonne. Dotée, elle aussi, d'un pseudo, son vrai nom étant Maria-Magdalena Vladimirovna Gagarine, actrice et également écrivaine, follement amoureuse du compositeur Michel Legrand « J'avais l'impression qu'il était mon moi bis », n'est-elle pas aussi comme un ''double'' de George Sand ? Dans les deux cas, une liaison nourrie d'admiration réciproque, un amour ardent entre deux créateurs, l'une avec les mots, l'autre par la musique.

Macha vénère George Sand qui, outre les élans enflammés de son cœur, a utilisé la littérature comme arme pour faire avancer la condition féminine. Elle est fière de la célébrer avec beaucoup de tact et de délicatesse dans l'intimité du Théâtre de Philippe Tesson.

A l'aube donc des 150 ans de sa disparition, un projet national propose de l'honorer au Panthéon sous forme de cénotaphe en déposant symboliquement la terre de Nohant. En attendant, elle repose dans le cimetière familial tout près de sa belle demeure du Berry à laquelle elle a attaché ses plus beaux succès littéraires.  

Cat’S / Theothea.com le 04/03/26              

         

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LE CHANT DES LIONS

« Le chant des Lions » Genèse éclairée du Chant des Partisans au Tristan Bernard

                 

de  Julien Delpech & Alexandre Foulon    

mise en scène  Charlotte Matzneff   

avec  Marina Pangos, Eric Chantelauze, Thierry Pietra, Thibault Pinson, Elodie Colin & Mehdi Bourayou   

***.

     

Théâtre Tristan Bernard

      

© Fabienne Rappeneau

       

En entrée de jeu sur les planches, voici la séquence théâtrale fondatrice se soldant spectaculairement par le suicide en direct de Lazare Kessel frère cadet de Joseph, le célèbre journaliste aventurier.

« Vous prétendez m’aimer et vous ne m’aimez pas. Vous ne m’avez jamais compris. Je pars parce que je suis seul... »

Cette phrase laissée dans une lettre posthume destinée aux proches mais apparemment volatilisée depuis, marquera définitivement le frangin romancier jusqu’à en susciter son devoir de mémoire familiale et de responsabilité fraternelle durable dont l’une des preuves tangibles sera son rôle de mentor puis de fidèle partenaire auprès de Maurice Druon le fils non reconnu à la naissance par cet autre Kessel géniteur désormais disparu.

Par la suite, la destinée duelle d’oncle et neveu ainsi tracée les conduira d’ailleurs étonnamment jusqu’à être élus tous les deux membres de l’Académie française à seulement quatre années d’intervalle en 62 & 66.

D’autant plus que cette reconnaissance nationale aura été précédée d’une notoriété inégalable car Emmanuel d’Astier de La Vigerie, l’un des fondateurs et principaux chefs de la Résistance, leur avait commandé en 1943 la création d’un chant dédié aux valeureux soldats de l’ombre en s’appuyant sur une mélodie russe venant d’être composée par Anna Marly.

Les paroles françaises, qu’ils concoctèrent alors dans la fébrilité de l’Outre-Manche selon une inspiration quasi spontanée, faisaient appel à la solidarité collective, forgée en métaphore défensive, débutant comme elle clôturait ce chant de mobilisation des consciences:

« Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?

Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaîne ? » sous une mélopée lancinante et bien souvent exclusivement sifflée.... signe effectif de reconnaissance discrète entre combattants du maquis.

C’est donc ainsi que les auteurs Julien Delpech & Alexandre Foulon, après avoir exploré avec grand succès L’affaire Dreyfus dans « Les Téméraires », eurent le pressentiment qu’ausculter le contexte précédant la naissance de cet hymne devenu patrimonial aurait un impact émotionnel puissant sur le public (re)découvrant les affres héroïques de cette mélancolie à jamais inscrite dans notre mémoire patriotique.

Ils sont six sur scène à interpréter, pour certains selon plusieurs rôles, composant un tableau à la fois communautaire et intimiste quelque peu alambiqué d’une saga menant de zone occupée à libre puis vers l’Angleterre via le Portugal afin de participer à construire les forces de libération prometteuse de sauvegarde nationale et au-delà garantie de paix universelle à ressourcer.

Voici donc Germaine Sablon (Marina Pangos) l’égérie de cette histoire romancée, chanteuse d’un cabaret Parisien dirigé par Darrier (Thierry Pietra), dont l’ami Joseph Kessel (Éric Chantelauze) tombera amoureux, en préambule fort heureux à ce que celle-ci devienne première future interprète historique du « Chant des Partisans ».

Voici donc également Maurice Druon (Thibault Pinson) partenaire de Joseph devenu son protecteur attitré dès ses 2 ans ainsi que katia (Elodie Colin) l’épouse légitime particulièrement tolérante et compréhensive à l’égard de son mari... Les uns et les autres devenant, au fil de la guerre, tous engagés volontaires dans les réseaux de résistance active ô combien ingénieuse !

Et voilà enfin mais vraiment pas le moindre, le rôle multi-fonctionnel le plus original qui soit dans cette scénographie en prise avec les artefacts du réalisme, l’homme orchestre (Mehdi Bourayou) ou plus exactement le bruiteur live, à l’instar d’autres « trucages » artisanaux, créant sur scène en temps réel l’ensemble de l’univers sonore et visuel là où habituellement tous les éléments sont formatés et pré-enregistrés.

Ce spectacle à la fois burlesque, fougueux et paradoxalement proche des intuitions du cinéma muet, possède la vertu de virtualiser l’essentiel d’une humanité en lutte pour sa survie tout en s’appuyant sur la distanciation d’un humour existentiel quasi viscéral.

D’une certaine façon, cette création aurait toutes les qualités requises pour attirer à elle ce qu’on est en droit d’attendre de l’attribution des Molières... De l’excellence, du signifiant, de l’exaltation ainsi que du divertissement !

Ce ne serait d’ailleurs pas spoiler la pertinence de la mise en scène rythmée par Charlotte Matzneff, de préciser qu’au-delà des premiers saluts le public rencontre, au final, l’immense satisfaction et surtout éprouve le grand frisson d’entonner avec les artistes, prolongeant ainsi d’autant la représentation, « le Chant des partisans » à l’unisson.

Theothea le 14 mars 2026            

         

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ON NE SE MENTIRA JAMAIS

« On ne se mentira jamais » Bouix & Briançon Le couple en tangage au Théâtre de Paris

                 

de  Eric Assous    

mise en scène  Jean-Luc Moreau   

avec  Evelyne Bouix & Nicolas Briançon   

***.

     

Théâtre de Paris

Salle Réjane

      

© Emilie Brouchon  

       

C’est en 2015 que Marianne & Serge débarquaient au La Bruyère sous la plume d’Eric Assous pour lesquels celui-ci allait décrocher le Molière du meilleur Auteur alors que Jean-Luc Moreau y mettrait en scène cette nouvelle pièce où il serait, de surcroît, le partenaire de Fanny Cottençon.

Onze ans plus tard, Evelyne Bouix & Nicolas Briançon reprennent ces mêmes rôles toujours sous la vigilance de Jean-Luc Moreau alors que leur prochain anniversaire de mariage annonce 25 ans d’union amoureuse assumée.

Mais voici que s’infiltre insidieusement le grain de sable malencontreux qu’un léger accident de voiture va transformer en opportunité dramaturgique.

Telle une enquêtrice patentée mais apparemment zélée, Marianne décide soudain de stopper son récit amusé de l’accrochage automobile pour n’en retenir que le nom obsédant de son conducteur « Clébart ».

En effet, le hasard voudrait qu’il s’agit du même patronyme porté par la très belle ex-voisine de Serge juste avant que celui-ci ne fasse la connaissance de Marianne sur coup de foudre.

De fait depuis leur rencontre initiale, tout allait au mieux pour les tourtereaux mais soudain, 25 ans plus tard, une justification mal formulée : « Après cet événement, ça a été fini ! ». Et Marianne de rétorquer « ça a été fini ? ça a été fini ? C’est que ça a commencé ! ». Voici donc une gaffe ambivalente qui ne peut plus passer la rampe de secours !

Ainsi s’amorcera sous de multiples cascades, la descente toboggan des faux-semblants  que rien ne paraîtrait pouvoir freiner au point qu’à peine la problématique de la voisine aurait été analysée sous toutes ses composantes suspectes, c’est la prof de sport de Serge qui serait immédiatement dans le collimateur des soupçons récurrents; ce qui aurait pu a priori s’apparenter à du harcèlement débridé mais, cependant, la force du doute était alors déjà suffisamment ancrée pour que Serge avoue et signe cette réalité, peut-être virtuelle, qu’il aurait délibérément cachée.

Ce qui est néanmoins étonnant lors de cette reprise théâtrale, c’est que le ressenti pourrait subjectivement être décalé:

Ainsi à l’époque de la première mise en scène de J-L Moreau, l’impression d’un combat de boxe ou d’une partie de ping-pong entraînait le spectateur à prendre parti alternativement pour l’un des deux protagonistes jusqu’à un potentiel match nul ou pour le moins en impasse.

Pour cette seconde réalisation aujourd’hui, il semblerait que l’instruction soit davantage menée à charge de Serge qui au fur et à mesure, rendant de moins en moins coup pour coup, laisse sa dulcinée en titre déconstruire le mâle dissimulateur et toxique jusqu’à en percevoir par transparence la carapace protectrice et cloisonnante... en autant de double ou triple vie.

Et pourtant rien n’est moins avérée sur les planches du Théâtre de Paris que la preuve tangible de culpabilité masculine au détriment d’une hypothétique cabale féminine orchestrée ! A chacun d’apprécier et de se faire son jugement, sachant que le ton de la comédie vaudevillesque est constamment en toile de fond de cette excellente pièce ainsi ouverte à de multiples interprétations nécessairement stimulantes voire contradictoires.

Dans cette perspective, la présence charnelle et charismatique d’Evelyne Bouix est exceptionnelle et la volonté de mettre en valeur sa partenaire apparaît en permanence dans le jeu fort maîtrisé de Nicolas Briançon. Un superbe duo de comédiens pleinement en phase.

Theothea le 26/03/26

         

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KATTE

                 

de  Jean-Marie Besset    

mise en scène  Frédérique Lazarini   

avec  Tom Mercier, Philippe Girard, Nemo Schiffman, Odile Cohen, Marion Lahmer, Stéphane Valensi & Thomas Paulos   

***.

     

Théâtre de l'Epée de bois

      

©  Theothea.com

     

Dans le cadre champêtre du bois de Vincennes, niché au fond du domaine de la Cartoucherie, le sublime et chaleureux théâtre l'Épée de Bois a accueilli du 5 février au 8 mars 2026 une création étrangement insolite '' Katte, la tragédie de l'amant du Prince de Prusse'' dont le titre évoque d'entrée de jeu une relation sulfureuse et le désir interdit.

Avec cette nouvelle pièce, le prolifique auteur Jean-Marie Besset aborde frontalement l’homosexualité masculine réprimée par l’ordre patriarcal et la confrontation idéologique entre deux visions du monde totalement divergentes et irréconciliables, l'une tournée vers les armes, les batailles, la chasse, l'autre, toute en sensibilité, vers les arts et la musique.

De « Villa Luco » (1989) qui mettait en scène l’affrontement posthume entre Pétain et de Gaulle sur l’île d’Yeu jusqu'à sa fresque monumentale « Jean Moulin, évangile » (2016) qui explorait les raisons profondes de l'engagement du héros, Jean-Marie Besset s’est imposé comme un dramaturge des dissensions intimes mêlées au contexte historique d'une époque.

Avec « Katte », Jean-Marie Besset s’empare d’un événement qui se déroule au sein du Royaume de Prusse en 1730 interrogeant à la fois les arcanes du pouvoir et de l’amour qui transgresse les limites imposées par le monarque autoritaire et despotique Frédéric-Guillaume 1er, surnommé le Roi-sergent.

Pour projeter plus d'éclat aux tensions extrêmes entre ce roi tyrannique et son fils de 17 ans qui, aux antipodes de l'âme guerrière paternelle, n'aspire qu'à la poésie et jouer de la flûte dans cette étrange atmosphère 18ème siècle du palais de Postdam, Jean-Marie Besset a ressuscité la tragédie en cinq actes écrite en vers.

En choisissant l’alexandrin, cette rime abandonnée au théâtre depuis « Cyrano de Bergerac » en 1897, Jean-Marie Besset raconte avoir connu une expérience d’écriture quasi mystique, comparable à celle d’André Gide composant '' Paludes '' : « En 2023, j’ai eu un déclic, tout d’un coup c’est venu tout seul, si j’ose dire. J’ai eu l’impression d’écrire sous la dictée d’une main invisible, c’était un phénomène extrêmement curieux, les vers surgissaient avec une facilité déconcertante ».

En prenant le risque de s'approprier le mystère poétique du monde, se rapprocher de la langue française, la langue noble de Racine et de Molière, le jeune prince héritier s'attirait les foudres de Frédéric-Guillaume, ne parlant qu'allemand et obsédé par la vie militaire. Lorsque celui-là manifestera des penchants amoureux ravageurs pour le fringant officier de 26 ans Hans Hermann von Katte, lieutenant de la garde du roi, la notoire complicité des amants déchaînera la fureur démentielle du souverain. La sentence royale sera implacable et irréversible. Malgré les supplications de la Reine, de la princesse Mine, la soeur et confidente du prince jusqu'au grand dam des tribunaux, il fera décapiter Katte sous les yeux horrifiés de l'adolescent contraint d'assister à l'exécution.

Le futur Frédéric II, véritablement traumatisé par la violence récurrente du tyran, ne donnera pas d'héritier à la dynastie. Féru de culture et de philosophie française, admiratif de Voltaire, figure emblématique des Lumières, il régnera en despote éclairé.

La talentueuse Frédérique Lazarini qui fut une flamboyante Lucrèce Borgia au Théâtre 14 en 2015, qui a créé et joué Médée d'Euripide avec le centre culturel de Sarajevo, mis en scène le Cid de Corneille ou la Mégère Apprivoisée de Shakespeare a un vrai goût pour la tragédie. Elle sert, ici, avec une brûlante justesse et une énergie fiévreuse l'ampleur d'un texte au lyrisme d'une rare violence affective créée par les sentiments exacerbés et antagonistes des protagonistes.

La metteuse en scène choisit une esthétique onirique plutôt minimaliste et dépouillée par l'absence de décor imposant et, dans la sobriété d'un plateau presque vide ciselé par les lumières souvent nocturnes de Didier Brun, l'Alexandrin fait son travail d’incantation, le Vers sonne, impose un rythme, des vibratos qui caressent ou qui tranchent.

Elle dirige les sept comédiens avec une précision d'équilibriste.

Tom Mercier incarne un Katte délicat et félin et Nemo Schiffman le rebelle prince Frédéric, formant un fervent duo à la sensualité animale. Tous les deux sont de jeunes révélations du cinéma français et font leur premier pas au théâtre. Nemo, fils d'Emmanuelle Bercot, plein d'ardeur juvénile, a des envolées particulièrement puissantes quand il se sent acculé par le joug monarcal et électrise la salle dans ses accès de colère.

Face à eux, Philippe Girard, comédien fétiche d’Olivier Py et de Stéphane Braunschweig, campe de manière impériale un Roi sanguinaire dont la brutalité, qui aurait pu être encore plus glaçante de la part d'un tel artiste, fait planer le châtiment et de la mort.

Odile Cohen la Reine et Marion Lahmer la princesse Mine, parées d'élégantes robes signées Emmanuel Courau, interprètent avec fougue ces femmes humiliées et méprisées par le pouvoir martial et castrateur. Stéphane Valensi, sulfureux à souhait incarne le félin et ambigu ministre Seckendorff à la solde du Roi et Thomas Paulos le Pasteur Mülher, homme de foi candide, complète une distribution impeccable qui magnifie la langue de Jean-Marie Besset, cette langue qui élève la passion ravageuse au rang de celle des grandes tragédies telle Phèdre avouant son amour dévorant et coupable pour Hippolyte.

La mise en scène baroque de Frédérique Lazarini déploie une tension désespérée face à ce drame au romantisme noir où on réprime une jeunesse empêchée de vivre ses inclinations amoureuses, ses goûts artistiques, ses sensibilités personnelles, une jeunesse qu'on veut dompter et qui est finalement punie et sacrifiée pour avoir enfreint l'ordre établi.

Des élans transis brisés en plein vol avec ces derniers mots échangés entre les deux amants : « Pardonne-moi, mon cher Katte ! » implore le prince en français. « Il n’y a rien à pardonner, je meurs pour vous la joie dans le cœur » répond l’officier.

Ce sera l'ultime parole d'un être condamné qui sourit à la mort comme une bravade à l'homophobie d'Etat et à la cruauté du réel.

Cat’S / Theothea.com le 24/03/26  

         

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