D'entrée de jeu, le Théâtre Marigny nous plonge dans
l'atmosphère musicale de la Vienne du 18ème siècle.
Sous les multiples partitions froissées qui tombent du plafond, le
public est accueilli par un personnel masqué et en costume d'époque,
et une violoniste poudrée et emperruquée joue du Mozart offrant
déjà un avant-goût du spectacle.
Une myriade de chandeliers et candélabres aux bougies Led
éclairent la salle d'une lumière tamisée, on entend
des murmures et des musiciens qui déambulent entre les rangées,
on se croirait dans un de ces grands salons mondains viennois attendant que
se produisent les concertistes en vogue du moment.
Après les trois coups annonciateurs, la scène s'ouvre dans
un clair obscur intense sur un homme vieillissant hanté par son
passé qui, prenant le public à témoin, semble vouloir
se repentir de ses bassesses et avoue dans une logorrhée délirante,
signe d'une démence sénile, avoir empoisonné le talentueux
Wolfgang Amadeus Mozart. Une confession nocturne « Pardonne Mozart,
pardonne à ton assassin ! » qui vient une trentaine d'années
après la mort du génie à 35 ans en 1791. Ce vieillard,
c'est Antonio Salieri, le compositeur vénitien d'opéras
protégé toute sa vie par lempereur mélomane Joseph
II, sommité adulée magistralement interprétée
par Jérôme Kircher qui, par la puissance machiavélique
de son jeu, captive les regards.
Personnage complexe et ambigu, Salieri est le narrateur et protagoniste
de l'histoire romancée qui va se recomposer sous nos yeux, racontant
la rude concurrence engendrée par l'arrivée à Vienne
du jeune prodige à l'oreille absolue. Celui-là occupe le poste
prestigieux de premier Compositeur du souverain et voit d'emblée Mozart
comme un rival malgré une reconnaissance admirative sans borne pour
son talent. Fou de jalousie, il ne cessera de museler l'enthousiasme de ce
musicien virtuose qui se révèle aussi doué qu'irrespectueux,
turbulent, aimant s'amuser et danser, tout à l'opposé de son
tempérament austère et de sa rigueur monacale.
Par un stratagème vestimentaire, ôtant sa longue et ample
chasuble violacée qui lui donnait l'air d'un religieux fort dévot,
troquant ses cheveux blancs contre une perruque brune à catogan, on
se retrouve en 1781, en présence d'un Salieri ambitieux de 31 ans,
séducteur dans son habit d'apparat et, à partir de ce flash-back,
nous sommes projetés dans la sphère de la cour impériale
où la compétition et les antagonismes profonds des deux musiciens
s'affrontent avec les membres de la haute autorité artistique
régnante. Les aspirations modernes de Mozart sont freinées
par les codes traditionnels et il doit défier les partisans de
l'Opéra italien face à l'Opéra allemand.
Grâce à des mécanismes ingénieux dont un plateau
tournant, la scène sanime et devient tout à tour le Palais
de l'Empereur, les appartements de Mozart, l'Opéra de Vienne. Les
tableaux successifs introduisent les 14 acteurs qui vont galvaniser le plateau,
costumés, poudrés, maquillés, portant chemises à
jabot en dentelle ou robes à baleines extravagantes (costumes de David
Belugou) et coiffures exubérantes (perruques Nathalie Tissier) dans
des décors un peu kitch sur fond de voiles blanches.
Accompagné par des musiciens et un magnifique chur
dopéra, le spectacle présente sur scène des chanteurs
lyriques (Romain Pascal, Laurent Arcaro, Artus Maël, Flore Philis, Stella
Siecinska) et une violoncelliste (Marjolaine Alziary), qui font entendre
au public quelques morceaux dopéras parmi les plus connus du
compositeur autrichien : '' LEnlèvement au Sérail, Les
Noces de Figaro, Don Giovanni, La Flûte enchantée '' avec l'air
de '' La Reine de la Nuit '' admirablement chanté par Flore Philis
aux puissantes vocalises. '' Les Noces de Figaro '' seront l'objet d'un dilemme
à la Cour, Joseph II (Éric Berger) qui avait banni les ballets
dans l'Opéra finira par les accepter devant la modernité
créatrice de Mozart.
Quant au sublime '' Confutatis '' du Requiem dont Mozart, exténué
sur son lit de mort, dicte fiévreusement les notes qui fusent à
la vitesse éclair et que Salieri transcrit avec difficulté
sur une partition, ce dernier en recevra un violent choc émotionnel
et sera anéanti devant tant de pureté divine. Aveuglé
par une jalousie mortifère, convaincu de sa médiocrité,
il se retournera contre son Dieu avec lequel il avait passé un pacte
quasi-faustien, promettant une vie chaste vouée à la gloire
du Très-Haut en échange du soutien divin.
Dans un dernier monologue, revêtu à nouveau de son long peignoir,
pénitent aux mains suppliantes, il se proclame le ''saint patron des
médiocres''. Quand on est confronté au génie, comment
survivre ? Il tentera de se trancher la gorge comme dans le fameux film de
Milos Forman (1984), mais par une métaphore scénique que rajoute
le metteur en scène Olivier Solivérès et qui se
démarque du film, le sang qui va recouvrir le corps meurtri du compositeur
jaillira d'un grand Christ en croix descendant des cintres. Une scène
un tantinet plus gore que mystique.
Face à la sobriété démoniaque de
Jérôme Kircher, l'intrépride Thomas Solivérès
(frère cadet d'Olivier S.) incarne avec panache un fringant et flamboyant
Mozart même si son jeu est sensiblement un copié-collé
de celui de l'inimitable Tom Hulce au rire si explosif et contagieux du film.
Thomas Solivérès use d'une même allure bondissante avec
sa chevelure blonde hirsute, d'un même éclat de rire
hystérique tout en imprégnant le rôle de ses propres
facéties aux blagues infantiles et de sa fantaisie tonitruante. La
jeune épouse Constanze, elle aussi immature avec laquelle Amadeus
se comporte de manière très libertine, mais aussi très
solidaire de la valeur artistique de son ''Wolfie'', est jouée par
la touchante comédienne Lison Pennec.
Bien sûr, les clins d'oeil et les imitations iconiques récurrentes
sont un reflet plutôt conforme du film emblématique ''Amadeus
'' aux 8 Oscars revisitant lui-même la pièce éponyme
du dramaturge britannique Peter Shaffer écrite en 1979. C'est le parti
pris d'Olivier Solivérès d'en faire une version fidèle
dans l'esprit comme l'est son adaptation très réussie du film
de Peter Weir '' Le Cercle des poètes
disparus '', toujours à l'affiche au Théâtre Antoine
(Molière du metteur en scène d'un spectacle de théâtre
privé en 2024) et toujours très applaudie.
Sa mise en scène '' Amadeus '' mélange théâtre
et opéra pour créer une fresque grandiose et déjantée
pleine de verdeur. Elle assume une réinterprétation jubilatoire
très physique avec un duo magnétique au sein d'une troupe
trépidante. Elle a le mérite de rendre accessible à
un large public le prodige hors norme qui jouait plus vite, plus libre, les
yeux fermés, à l'envers avec une facilité
déconcertante. Une brillante leçon de musique !
CatS / Theothea.com le 07/04/26