Bien sûr, Debussy et le Théâtre Lumière
resteraient les deux piliers fondamentaux du festivalier mais les salles
du Soixantième, Bazin,
Buñuel,
La Licorne, Les Arcades, Alexandre III, le Studio, le Raimu continueraient
de consteller de reprises chacun des films officiellement
sélectionnés auxquels il faudrait ajouter ceux de La Quinzaine
(Palais Croisette) et de La Semaine de la Critique
(Miramar).
Fort de ces outils de travail pléthoriques, le
festivalier lambda n'avait plus qu'à dégainer le smartphone
pour gérer, via l'application Festival, son planning dont les offres
ne cesseraient de se télescoper sur son
écran.
Finies les files d'attente inutiles. A chaque réservation
validée correspondrait une place dédiée et donc c'est
l'esprit tranquille que chacun pourrait rejoindre son
fauteuil.
Ainsi s'ouvrait sereinement le 74ème festival qui,
après tant d'atermoiements depuis le premier confinement, mettait
le masque et les gestes barrières en viatique fondamental et ne
réservait le pass sanitaire et la vaccination complète que
pour l'entrée dans le palais dont seules deux petites salles
dépendaient.
Place donc ici à la cinéphilie dans son expression
la plus effective à travers un choix de dix films qui ont plus
particulièrement marqué notre ressenti de "l'air du temps"
par le biais de ce festival devenu exceptionnellement estival
:
Notre
Album photos
2021
Notre
Florilège
Critique
1)
Jane par Charlotte
2)
Tout s'est bien passé
3)
Drive my car
4) Compartiment
6
5)
Flag Day
6)
Aline
7)
The Velvet Underground
8)
Titane
9)
Un héros
10)
France
1) Jane par Charlotte
de Charlotte Gainsbourg
|
© Nolita Cinema / Deadly
Valentine
|
En acceptant de se confier à l'oeil scrutateur de
la caméra de sa fille Charlotte, Jane Birkin a offert à celle-ci
un formidable champ d'expérimentation pour se souvenir ensemble des
moments partagés dans une autre époque, celle où l'enfance
a côtoyé celle d'une mère en pleine apothéose
du Star system à la française.
Bien sûr, Jane avait déjà publié
précédemment son journal de bord qu'elle rédigeait alors
consciencieusement et quotidiennement durant toutes ces années de
folie médiatique passées d'abord en compagnie de Serge Gainsbourg
puis hors de la zone d'influence du compositeur... jusqu'au suicide de Kate
en cet instant fatal où la comédienne arrêta alors
définitivement son travail d'écriture.
Ce que vient compléter avantageusement par ses interviews
filmées à pas feutrés la quête de Charlotte, c'est
le terrain commun de la mémoire, ces instants fugaces où ceux-ci
semblent être le fruit d'un secret partagé initialement à
deux entités pour l'amener à une sorte de conscience publique
adoubée par les deux protagonistes.
Si la maison familiale anglaise investie par Jane est en
soi le paradis de cet album photographique archivé sans jamais rien
jeter le moindre objet d'apparence insignifiante car tout pourrait prendre
sens au coeur du désordre des instants vécus selon les rencontres
aléatoires inter-générationnelles, c'est pourtant à
Paris rue de Verneuil que prend, a contrario, la saveur toute inattendue
pour un regard étranger à cette complicité familiale
recomposée au fil des unions & séparations successives
car on s'attendrait qu'ici, au coeur de la Gainsbourmanie maintenue en sommeil
depuis la disparition du célèbre chanteur et alors que Charlotte
précisément est sur le point d'ouvrir le lieu au grand public,
tel un musée intime que la conscience collective a hâte de pouvoir
fouler de sa propre perception, que ce soit donc ici dans cet endroit mythique
que serait caché le plus fort parfum de nostalgie
sécrété par Jane & Charlotte au sein des volutes
ayant profondément imprégné le subconscient du bonheur
originel.
Eh bien ! Que nenni, les deux femmes parcourent le lieu
comme si elles découvraient un espace qui semble leur être
étranger et pour lequel elles n'auraient d'autre curiosité
que d'y redécouvrir des objets lointains leur ayant appartenu dans
une autre vie.
Cette impression palpable pour tous les spectateurs
apparaît comme un boomerang inversement proportionnel au choc imaginé
dans ce capharnaüm élaboré par le maître des lieux
au temps de sa splendeur créative obsessionnelle. Ici vivait donc
Serge Gainsbourg et toutes les traces laissées par ses proches ne
seraient que des épiphénomènes rendant fallacieuse
l'idée qu'ils auraient pu correspondre à un imaginaire bâti
en commun.
Gageons que le "délire du maître" fera salle
comble au gré de sa fréquentation mais Charlotte a déjà
annoncé à sa mère dans son film que l'objectif de la
sauvegarde et de l'ouverture étant atteint, elle se dégagera
peu à peu de sa gestion pour laisser "l'ovni" vivre sa propre
destinée.
Sans doute métaphorique du Patrimoine laissé
à ses contemporains, l'oeuvre immobilière se survivra ou pas
selon les désirs de la postérité et non de sa
descendance.
Quoi qu'il en soit pour la suite, le non-dit de Charlotte
et Jane est sans doute plus éloquent dans la poursuite de leur promenade
au bord de la mer s'éloignant de tout objectif
cinématographique.
2)
Tout s'est bien passé
de François
Ozon
|
© Carole Bethuel_Mandarin Production_Foz
|
Un titre en forme de message optimiste pour illustrer le
choix d'une fin de vie dans la dignité qui pourrait s'avérer
aussi ambivalent qu'une interprétation hasardeuse du sens à
lui accorder.
Cependant François Ozon met tant de bonne volonté
à dédramatiser la thématique de l'euthanasie en se gardant
de l'attaquer de façon frontale que plus le dénouement de
l'intrigue se rapproche, davantage l'esprit de comédie semble l'emporter
sur tout autre dominante.
En effet, dans la mesure où le "pater familias"
(André Dussolier) ayant imposé à ses proches la
tolérance maximum à son égard, quand il demande à
ceux-ci d'organiser délibérément son passage dans un
"autre monde", il faut évidemment beaucoup d'abnégation et
surtout de distanciation à celle (Sophie Marceau) de ses filles choisie
pour accomplir cette prise en charge !
Comment aider celui qui aime trop la vie à en finir
avec un vécu devenu trop peu satisfaisant ?
C'est tout le paradoxe d'une situation médicale
diagnostiquée en impasse bien que de fait le patient semble progresser
positivement alors qu'il demande à être aidé pour prendre
les chemins de traverse devant le mener à sauter le pas
irréversible.
En fait, c'est l'humour apparaissant peu à peu comme
la carte maîtresse d'un enjeu relationnel à fort potentiel qui
aura le dernier mot pour célébrer le vivant en l'empêchant
de continuer à claudiquer... comme dans une fable dont la morale ne
serait pas de juger mais seulement d'apprécier un juste
choix.
Effectivement n'étant pas un plaidoyer pour ou contre
l'euthanasie, le réalisateur a les coudées franches pour poser
la problématique de cette situation sociétale ayant dû
être, dans un passé récent, résolue et assumée
par l'une de ses proches amies... sans pour autant prendre parti... à
la place du spectateur.
3)
Drive my car
de
Ryusuke Hamaguchi
En ce 74ème palmarès du festival de Cannes,
le film '' Drive my car '' réalisé par le cinéaste japonais
Ryusuke Hamaguchi a reçu le Prix du Scénario. Il a été
également honoré du prix du Jury
oecuménique.
R. Hamaguchi avait déjà présenté,
en 2018, à Cannes l' éblouissant ''Asako I et II'' qui fut
récompensé du Grand Prix au festival de
Berlin.
Pour '' Drive my car '', le réalisateur a adapté
une courte nouvelle du même nom parue en 2013 dans le recueil '' Des
hommes sans femmes '' de l'écrivain renommé Haruki Murakami
qui narre la rencontre de deux êtres et leurs conversations intimes
dans le huis clos d'un cabriolet jaune.
R. Hamaguchi densifie le film qui dure près de 3
h 00 en commençant l'histoire plusieurs années avant cette
rencontre primordiale. Un long prologue décrit un couple qui, sous
une tranquille apparence, dissimule un indicible chagrin causé par
la mort prématurée de leur fillette de 4 ans. Chacun en porte
silencieusement le poids. Leurs échanges oraux se font surtout en
voiture quand ils se rendent tous deux au travail. Yusuke Kafuku est un metteur
en scène réputé qui doit présenter prochainement
sa pièce '' Oncle Vania '' d'Anton Tchekhov à Moscou, laquelle
va nourrir tout le réel du film. Sa compagne, Oto, scénariste
de télévision travaillant sur la fiction, aime broder
d'étranges récits engendrés par les vibrantes sensations
de son corps.
Le soir où Oto est prête à lui faire
des confidences sur ses propres infidélités, Yusuke, rentré
tard chez lui, se heurte au décès brutal de sa femme, dû
à une hémorragie cérébrale.
Ce drame personnel mêlé d'un fort sentiment
de culpabilité n'ayant pu lui porter aucun secours va le hanter et
intensifier la gravité taiseuse de Yusuke. Le visage impassible et
impénétrable de Hidetoshi Nishijima imprime douloureusement
l'écran.
C'est vers la fin de cette 1ère partie qu'apparaît
audacieusement le générique du film. Un fondu enchaîné
indique un saut temporel important et la 2ème partie se focalise sur
la rencontre entre l'homme de théâtre inconsolable et une jeune
femme mutique Misaki, désignée d'office comme chauffeure pour
des raisons de sécurité, censée le conduire dans sa
Saab rouge rutilante sur le trajet qui le mène aux répétitions
d' Oncle Vania qu'il a accepté de monter dans un festival à
Hiroshima où il anime une résidence
d'artistes.
Il va monter la pièce dans une distribution
étonnante multilingue avec des comédiens parlant coréen,
japonais, mandarin, anglais et même la langue des signes. Les
répliques de Tchekhov seront lues de façon mécanique,
très linéaire, dénuée de sentiments, surtout
ne montrer aucune émotion, ce qui gêne certains acteurs sceptiques
devant cette méthode contraignante. Lire et écouter sans jouer
représente un long temps de préparation que Yusuke leur inflige
comme lui-même s'impose d'écouter en boucle l'enregistrement
de la pièce lue par sa défunte épouse toujours
présente dans l'absence, telle une voix d'outre-tombe, pendant les
longs trajets dans la Saab conduite par l'intrigante Misaki au visage taciturne
et fermé, campée magistralement par la jeune Toko
Miura.
La voiture que le cinéaste a voulu rouge, couleur
significative de son rôle métaphorique et patent dans le processus
de réparation des blessures conjointes représente un habitacle
idéal pour s'imprégner du texte, la parole n'est que
théâtrale, Yusuke s'abrite derrière l'art ne dévoilant
rien de ses sentiments.
Avec le jeune acteur Koji à la beauté
ténébreuse (Masaki Okada) qui fut l'amant de son épouse
et qu'il veut faire jouer à tout prix comme un double rajeuni de
lui-même, il revit les souvenirs de sa propre intimité pleine
de non-dits.
Dans le cockpit de l'auto, tout ce refoulement intérieur
se fendillera au cours des déplacements de plus en plus longs et les
vérités enfouies vont progressivement éclore. Le
véhicule devient un passeur émotionnel qui conduira les deux
passagers meurtris à quelques confidences qui les obligent à
faire face à leur passé collé au rétroviseur.
La relation grandissante entre la conductrice très secrète
et son acolyte assis à l'arrière finira par les mener jusqu'à
une maison enfouie sous les décombres suite à un glissement
de terrain, lieu où est ensevelie la mère de Misaki. Celui-ci
devient une réalité, ce n'est plus un décor de
théâtre. Une libération affective semble naître
pour aboutir à une catharsis.
Yusuke acceptera d'incarner sur scène le rôle
de Vania qu'il refusait d'interpréter depuis la mort de sa femme.
Une représentation aura lieu en pleine lumière avec ce final
Tchekhovien bouleversant glissé par l'actrice en langage des signes
'' Nous nous reposerons ''.
Dès lors, la voiture fermée telle une
sépulture traversant de nombreux tunnels va entrouvrir un espace,
un bras s'y échappe laissant percevoir une
cigarette.
Désormais, la Saab 900, véritable
héroïne du film, aura une autre fonction. Dans un court et magnifique
épilogue, E!le permet à Misaki d'aller faire des courses
accompagnée d'un chien. Une brèche entrevue sur une nouvelle
vie ? Dans un silence qui en dit long....bien plus que les mots
!
En adoptant la conduite muette de Misaki réceptive
à l'écoute, le cinéaste a pris le temps de faire
éclore l'émotion très longtemps cuirassée. Totalement
envoûtant, ce périple introspectif sur les longues routes de
l'archipel japonais est d'une sobriété
déchirante.
A plus d'un titre, il n'aurait pas été
illégitime qu'il obtienne La Palme d'Or du 74ème Festival de
Cannes
Cat'S - Theothea
4) Compartiment
6 de Juho Kuosmanen
|
©
2021_Sami_Kuokkanen_Aamu_Film_Company
|
De Moscou au port arctique de Mourmansk, 1500 km de voies
ferrées sur lesquelles va se cadencer une étonnante relation
entre Laura, l'étudiante finlandaise & Ljoha, le mineur russe
sans que jamais le spectateur soit en réelle mesure de qualifier
celle-là ou même de l'évaluer.
Le metteur en scène nous montre deux êtres
humains qui se trouvent, par le fruit du hasard, en situation de proximité
prolongée mais dont les motivations du voyage qu'ils entreprennent
sont a priori totalement
hétérogènes.
Et pourtant d'emblée l'effectivité du contact
surgira de nulle part pour se perpétuer cahin-caha sans apparemment
d'autre détermination que la curiosité accordée à
l'interlocuteur dans l'instant présent. D'autres voyageurs
côtoieront ces deux individualités mais sembleront plus ou moins
renvoyés en marge de cette sphère d'influence réciproque
jaillie spontanément autour du duo.
Deux nuits de wagon-lit dont une passée à
l'extérieur du train faisant une halte technique prolongée
vont fonder une empathie contradictoire se comprenant à demi-mots
dans le mutisme opaque de l'inconscient collectif au
travail.
Au terme du parcours ferroviaire, il y aura rupture de
motivations rationnelles que le destin devrait se charger rapidement de remettre
sur les rails en palliant aux nécessités de la suite de
l'expédition entreprise par Laura en quête de pétroglyphes
forcément signifiants... comme autant de traces d'un passé
qui perdurerait au-delà des signes tangibles du changement toujours
pareil à l'écume des jours.
Juho Kuosmanen le metteur en scène imagine que sa
démarche créative obéit à ces mêmes
règles et qu'il y aurait donc des constantes symboliques qui se trouvent
en toile de fond de nos actions dont ses films seraient les propres témoins
pour qui saurait les décoder.
Dans cette perspective, à l'instar de ce qui adviendra
à Laura & Ljoha , ces signes de nature archéologique pourraient
tout simplement s'appeler la Destinée... avec son cortège
d'opportunités !
5)
Flag Day
de Sean Penn
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© 2021 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures
Inc. All Rights Reserved
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Le mérite de Sean Penn réaffrontant Cannes
après le clash médiatique & critique qu'il y a subi lors
de la présentation de "The last Face" en 2016, c'est de, cinq années
plus tard, jouer quasiment son va-tout en révélant en public,
cette fois-ci, sa vulnérabilité paternelle qu'un artiste d'un
certain âge a forcément face à sa fille lorsqu' ayant
la détermination de la mettre en scène, celle-ci lui a d'abord
opposé un refus à dix reprises.
Devant finalement incarner à l'écran leurs
propres rôles de père et de fille n'ayant pas nécessairement
que des souvenirs réciproques gratifiants, c'est en s'impliquant et
s'immergeant dans l'histoire affective dont ils vont devenir les porte-parole
qui constituera leur fil conducteur salutaire.
En effet, si John Fogel et sa fille Jennifer ont beaucoup
d'atomes crochus, le jeu de la vérité risque de leur être
fatal mais le déni pourrait faire encore davantage de dégâts.
Se glisser subrepticement comme en miroir déformant
dans ces deux personnages ayant réellement existé au point
que l'auteur de cette saga biographique n'est autre que Jennifer elle-même
intéressée mais néanmoins vigilante à l'idée
de donner à ses mémoires à succès "Flim Flam
man" la perspective d'être portés sur grand
écran.
Commence alors ce jeu subtil où les destinées
se confondent l'instant d'une adaptation, celui d'un tournage et ensuite
d'une promotion qu'en comédienne et metteur en scène professionnels
ils vont accomplir en duo apaisé fier de leur mission
accomplie.
Il faut dire que sur l'écran ce sera une ado devenant
étudiante avec en perspective sa carrière de grande journaliste
qui sera confrontée à une figure paternelle séductrice
et aimante mais dont la part d'ombre professionnelle falsifiera les codes
de bonne conduite acceptables.
Les bonnes intentions se mêlant aisément aux
dérapages non contrôlés du vécu, c'est à
une sorte de bras de fer dans une main de velours que ces deux-là
se livreront sans retenue et quelquefois à front
renversé.
Quelle que soit la perception cinéphilique de cette
réalisation, Sean Penn et Dylan touchent l'âme du spectateur
prise en flagrant délit d'être émue par l'apparente
sincérité des visages pris en gros plans selon des expressions
qui, elles, ne peuvent tromper.
6)
Aline
de Valérie Lemercier
|
Jean-Marie Leroy © Rectangle
Productions/Gaumont/TF1 Films Productions, de L'Huile/
|
En incarnant à l'écran l'idée
valorisée qu'elle se fait de l'artiste Céline Dion, ici
dénommée "Aline Dieu" dans un scénario sophistiqué
qui reconstitue les étapes déterminantes concernant la
carrière de cette chanteuse ayant débuté au plus jeune
âge, Valérie Lemercier, elle, a fait un choix professionnel
en accord avec son admiration sans borne pour la performance induite, atypique
et inégalée dans laquelle elle a, ainsi, l'opportunité
de se glisser tel un caméléon.
Au demeurant le spectateur se trouve en empathie avec ce
saut d'obstacles où la détermination rend parfait l'accomplissement
d'un show se situant résolument toujours au plus près du
dépassement de soi et de l'immense valeur ajoutée au geste
artistique.
Le spectacle vivant sur l'écran est bluffant d'autant
plus s'il s'agit de celui de la toute nouvelle salle IMAX au Cineum
rattaché désormais au Festival.
Un vrai régal !
7)
The Velvet Underground
de Todd
Haynes
Ce documentaire est d'autant plus passionnant qu'il est
le reflet d'une époque artistique liée ontologiquement à
une Ville: New York, à des personnalités qui s'y retrouvaient
et constituaient alors un groupe musical en perpétuelle mouvance au
beau milieu d'idéologies en gestation sur la planète en voie
de mondialisation dans les sixties et seventies
... et, de surcroît, 50 ans plus tard, cette focalisation
sur ce groupe originel a été rendu performante parce qu'un
ensemble de spécialistes ont pu oeuvrer ensemble à l'analyse
d'archives en disposant, à profusion, du temps nécessaire à
cette élaboration... grâce à la pandémie les obligeant
au confinement général.
Ce double statut en toile de fond d'une époque
étrange parlant d'une autre tout aussi spécifique apparaît
suffisamment original pour faire témoignage de la propension humaine
à être en quête d'échappatoires à son
destin.
Si l'imaginaire prolifique d'Andy Warhol est bien au centre
de cette approche, Lou Reed en tant qu'artiste se découvrant à
lui-même dans un style en quête d'appropriation fonde une
démarche universelle où les relations avec une équipe
de talents dédiés est un souci de tous les instants remis en
question à chaque exhibition.
Nico qui en devint l'égérie durant l'apogée
du groupe était en soi un mystère à elle seule ne pouvant
se décliner de manière impénétrable que par touches
picturales iconiques se confondant à une voix quasiment venue d'ailleurs
!
Mais, quelque part, ce groupe fondateur apparaissant, même
avec le recul de plusieurs décennies, tel un Ovni dans la diaspora
de la musique Pop, pourrait rappeler à notre époque virale,
le caractère intangible de chaque création artistique sans
qu'il soit nécessaire pour autant de la faire adouber par le "Main
Stream" ou ceux qui font profession de savoir où seraient les vraies
valeurs.
8)
Titane de Julia
Ducournau
Écrire sur "Titane" en sachant que ce long métrage
a décroché La Palme d'Or 2021, c'est sans doute se trouver
en situation circonspecte entre la décision souveraine du Jury
présidé par Spike Lee avec notamment un membre défenseur
inconditionnel & affiché du film en la personne de Mylène
Farmer et d'autre part celle d'un point de vue critique décontenancé
mais néanmoins convaincu de n'être pas en phase avec cette
deuxième oeuvre cinématographique de Julia Ducournau sans pour
autant avoir visionné sa première... fort plébiscitée
à sa sortie.
Il faut dire, à ce sujet, que la fréquentation,
cet été, de Titane est largement moindre mais ses distributeurs
mettent la contre-performance sur le compte de l'avènement du pass
sanitaire... sans pour autant évaluer l'impact d'un bouche à
oreille qui aurait pu lui être
défavorable.
Notre sentiment est qu'il existe un véritable fossé
entre les intentions créatrices de la réalisatrice dont la
personnalité lumineuse affichait un charisme à renverser des
montagnes durant la conférence de presse lors de la projection officielle
à Cannes et, par ailleurs, le ressenti proche du rejet que l'ensemble
des images d'inhumanité assumée peuvent susciter au sein d'un
public qui n'en est pas forcément demandeur.
D'ailleurs fort paradoxalement, Julia Ducournau pense avoir
fait un film d'Amour là où il serait possible pour tout un
chacun de penser que l'on pénètre dans l'univers d'une
transgression radicale à nos repères
émotionnels.
Non, nous ne sentons pas la vocation de départager
les partisans ou non d'un tel cinéma intrusif dans nos perceptions
et représentations de l'âme humaine mais, en revanche, nous
pouvons dire que l'interprétation de Agathe Rousselle nous a semblé
XXL mais que celle de Vincent Lindon, bien habitué aux bons coups
à Cannes, nous a paru quelque peu usurpée et peu adaptée
à l'ambiguïté énergique de son personnage, là
où par exemple un Denis Lavant aurait pu, sans aucun doute, se mouvoir
en démonstration et vibrations
"crédibles".
Mais le fait est là, Titane a obtenu la Palme d'Or
du 74ème Festival de Cannes et, quoi qu'il arrive, on se souviendra
essentiellement de cette éminente reconnaissance
artistique.
9) Un héros
de Asghar Farhadi
La réputation du réalisateur iranien Asghar
Farhadi incite, en fonction de sa production cinématographique haut
de gamme, à placer celui-ci d'emblée dans la catégorie
des postulants à la Palme d'Or et par conséquent son récent
"héros" se situerait volontiers dans la lignée d'une "success
Story" venant confirmer les jalons d'un metteur en scène en phase
avec une évolution progressiste de son pays et même de
l'humanité en général.
A ceci près qu'en auteur
fictionnel prenant soin de la crédibilité des histoires qu'il
raconte en images et bande son structurées, c'est en ajustant, soupesant
et adaptant chaque paramètre comportementaliste que sont gérés
ses personnages, tous porteurs de leur propre vérité, logique,
trajectoire au sein de faits de société ambivalents par la
force des choses.
Ainsi, loin de tout
manichéisme, le réalisateur laisse le spectateur seul avec
sa réflexion, son intuition, son éthique tout au long de
péripéties factuelles pouvant apparaître comme
contradictoires voire frustrantes.
L'objectif essentiel étant
de faire prendre conscience plutôt que d'asséner des clichés
établis, c'est par le détour de points de vue s'affrontant
quasiment en aveugle que devraient se révéler de nouvelles
voies pour mieux appréhender les enjeux des relations inter-humaines
en présence.
C'est donc à un travail
sur soi que nous convie Asghar Farhadi en ayant l'intention ludique et tout
à fait honorable de nous "distraire" mais tout en restant persuadé
qu'en fin de compte, le temps serait son meilleur
allié.
Voici donc que Rachid son apprenti
héros investi de la mission d'accomplir un geste altruiste à
forte valeur représentative alors qu'il est en train de purger en
prison une injustice judiciaire pour n'avoir point rembourser à
échéance une dette qu'il aurait voulu pouvoir honorer
progressivement.
En prise par la suite avec
le dilemme d'une somme d'argent importante que sa compagne a découverte
dans l'espace public, impliquant soit la restitution à son détenteur
soit de l'utiliser comme caution pouvant mettre fin à
l'incarcération, nous allons assister à un emballement de dictats
largement orchestrés par les réseaux sociaux décidant
péremptoirement d'une opinion publique influençable, versatile
et toujours prête à s'enflammer dans des jugements
rédhibitoires.
C'est dans ce champ des malentendus
et des ressentiments que l'auteur-metteur en scène laisse se
débattre son anti-héros de fait pour mieux tendre le miroir
au spectateur en prise au malaise de n'être jamais sûr d'être
légitime ou compétent pour apprécier la vérité
d'un imbroglio semblant se dérober à la juste
cause.
Cet art de la subtilité
et du détail destinés à rendre vulnérable toute
certitude sur les faits et les gens impriment paradoxalement un sentiment
de liberté pour apprécier le flux du vivant sans a priori.
Ce film a obtenu, à juste titre, le prix du Jury
ex-aequo.
10)
France
de Bruno Dumont
A l'heure où les médias font feu de tout bois
et les chaînes d'infos continues alimentent de manière
récurrente voire obsessionnelle quelques "abcès" sensibles
à l'opinion en focalisant à l'envi sur les ressorts
polémiques, Bruno Dumont arrive sans crier gare dans ce jeu de quilles,
à l'instar d'un éléphant dans une vitrine de porcelaine
pour, si non y remettre les pendules à l'heure, mais surtout y stigmatiser
des méthodes de management qui, de surcroît, pourraient flatter
à l'excès l'ego de journalistes stars n'ayant plus d'autres
repères que les "likes" des réseaux sociaux en demande de mythes
à édifier ou à démolir. Contrairement à
ses habitudes de travail, le metteur en scène dirige ici au moins
deux comédiennes établies (Léa Seydoux & Blanche
Gardin) qui, selon toute une gamme à la fois de subtilités
et de caricatures portent "le bouchon" suffisamment loin pour mettre toute
une profession en émois et risquent en permanence de
décrédibiliser la cause tant les travers exacerbés
pourraient sembler "too much" alors même qu'ils sont de fait "dans
l'esprit" très proches de leurs modèles en fonction sur les
ondes.
L'humour étant loin d'être exclu d'un terrain
de jeu où, en définitive, seul compte l'audimat puisqu'il est
lui-même à la source du profit, tous les clignotants sont au
vert pour renvoyer en miroir déformant un tel système de
communication qui fait de l'information internationale un formidable bûcher
des vanités où viendraient à la fois se catalyser et
se briser les destins.
Force est de constater que le jury de la compétition
officielle n'a pas cru bon retenir cette charge comme un témoignage
représentatif de notre époque où l'apparence serait
en soi la ligne de "bonne conduite" à suivre.
^
Florilège
Critique
^
Au final et de manière pleinement subjective, osons
dire que Léa Seydoux nous est apparue comme la Reine de ce festival
2021, en tous points inédits, tant sa présence sur l'écran
à travers quatre films fut à chacune de ces projections un
véritable choc émotionnel dont les compositions étaient
à la fois intenses, percutantes et spécifiques. Une actrice
qui vous tape dans l'oeil, à chacune de ses apparitions, forcément
que çà interpelle, n'est-ce pas ? Cependant, si elle fut ainsi
à juste titre notre Reine, c'est aussi, peut-être, parce qu'elle
ne fut pas en "présentielle" à Cannes... car déclarée
"cas contact au Covid" au tout dernier moment, Léa dut s'abstenir
de venir honorer ses multiples rendez-vous !... Cette formidable
absence-présence fort remarquée ne pouvait que l'ériger
au sommet de notre curiosité insatisfaite ! Ainsi règnent les
monarques labellisés... par leur humble discrétion
!...
Ce retrait en arrière-plan signant les vraies valeurs
dont limpact pourrait se répercuter en plébiscite
ultérieur aurait pu volontiers certifier dune palme virtuelle
le magnifique « Drive my car » en haut de gamme du
Palmarès de cette 74ème édition
Cannoise mais cest « Titane » que le jury
présidé par Spike Lee aura en définitive décidé
dhonorer de la distinction suprême !
Vive donc Le Festival du Film International en souhaitant
que sa prochaine 75ème édition
soit « démasquée » mais tout aussi valeureuse
et fructueuse !
Theothea le 01/08/21
Cet article sera soumis à publication
sur Agoravox d'ici la 75ème édition du Festival de
Cannes.