FESTIVAL D'AVIGNON 2004
du 58ème Festival d'Avignon...
Avignon 2004 se voulait l'année du renouveau pour un Festival cherchant
ses marques entre le In et le Off perpétuant allégrement entre
eux, le jeu du chat et de la souris!...
Le duo Vincent Baudriller et Hortense Archambault instaurant un partenariat
d'organisation annuelle avec un metteur en scène invité, c'est
Thomas Ostermeier qui inaugurait la formule, en proposant plusieurs facettes
de sa création dont sa "Nora ou la Maison de Poupées" illumina
les cieux de cet an 01, en consacrant l'interprétation d' Anne Tismer!...
Voilà du théâtre vivant et mémorable jusque
dans ses retranchements frénétiques!...
En contraste le Peer Gynt, mis en scène par Patrick Pineau, pouvait
sembler fastidieux ne sachant pas, malgré une direction d'acteurs
ambitieuse, prendre la véritable mesure de la cour d'honneur!...
Face aux phares du festival In, le Off offrait l'originalité d'une
dissension larvée avec l'apparition de l'association de lieux Alpha
affrontant celle traditionnelle d'Avignon-public-Off; au bilan un catalogue
plus aguichant pour la première mais plus exhaustif pour la seconde
incitait à une adhésion alternative pouvant in fine pénaliser
le festivalier!...
"Passeport" de Pierre Bourgeade au théâtre du Balcon
emportait notre appréciation de tête chercheuse; en métaphore
d'un système administratif oppressant, tentant de temporiser à
la fois la soif d'Amour et celle de Liberté, l'interprétation
de Céline Sorin et celle de Samir Dib irradiaient la direction d'Alfred
le Renard!..
Il faisait plaisir d'assister à une saga théâtrale
en compagnie de Daniel Soulier au théâtre du Rouge-Gorge avec
six comédien(ne)s qui "Six pieds sur terre" s'inventaient une famille
où les générations se télescopaient le temps
d'une fête de famille organisée par la mère au seuil
de sa vie!... Sous le regard d'une jeune voisine médusée,
père, fils et mari témoins d'époques fort différentes
rejouaient en temps réel leur incompréhension
héréditaire respective!...
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Alors qu'"Adam Eve et descendances" de Pascal Bancou au théâtre
du Balcon reconstituait avec grandes pertinences une carte du tendre allant
du fameux péché originel à nos jours, en s'emparant
de l'amour comme viatique à toutes les tribulations de l'histoire
humaine et en permettant à Isabelle Andréani de faire preuve
de talents polymorphes auprès de son partenaire Xavier Lemaire très
iconoclaste!...
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Et c'est ainsi également que Denis Wetterwald se lançait
au théâtre de la Principale dans une déclaration du type
"Je t'aime moi non plus" à l'égard de la célèbre
critique dramatique Fabienne Pascaud à laquelle il reproche, excusez
du peu, de ne pas pratiquer son sacerdoce avec un professionnalisme
irréprochable!...
Celle-ci serait venue deux fois, à dix ans d'intervalle, assister
à son one-man show en arborant un comportement d'esquive fort perturbant
pour l'artiste qui d'une part ne s'est toujours pas remis d'avoir été
confondu en tant qu'auteur et par ailleurs n'admet pas que l'on puisse quitter
son spectacle quelques instants avant la fin, sans discrétion
élémentaire!...
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Il s'insurge également sur le choix de la journaliste de s'être
placée orthogonalement à la salle à mi-chemin entre
le public et la scène!...
A part ces griefs rédhibitoires, sa création s'appelle "Fabienne
Pascaud, mon amour" plaçant de fait la critique (et néanmoins
rédactrice en chef de magazine) sur un véritable piédestal
tout en lui conférant un pouvoir médiatique sans doute
subjectivement surestimé!...
Quant à Bernadette Lafont ( Ecrits d'Amour ), il fallait
réserver 48 heures à l'avance pour accéder aux quarante
places du "Petit Chien" afin d'assister à la mise en perspective
épistolaire, signée Claude Bourgeyx, d'intentions affectives
exprimées maladroitement que la comédienne a souhaité
mener comme une revue de bons sentiments, tellement révélateurs
de la tendance humaine à l'égocentrisme!...
Retrouver les chansons de Brecht et les musiques de Kurt Weill est toujours
un immense plaisir, surtout lorsque de l'interprète (Ariane Moret)
émane une force à la fois sensuelle et gutturale, mais pourquoi
donc se fourvoyer dans une démarche interactive, fût-ce pour
à la "Petite Caserne" mettre aux enchères des citrons et fustiger
le mauvais goût collectif, alors même que le respect du public
devrait tout au contraire inciter à faire fi de toute animation
démagogique en laissant l'artiste au plus près de son aura?
Les "Troubles de mémoire" de Manlio Santanelli, attribués
à Jean-Pierre Hutinet et Enrico di Giovanni aux "Ateliers d'Amphoux",
sont de toutes évidences feints car ils présupposent un rapport
de domination entre Igino et Severo remontant à l'adolescence où
le non-dit d'émois mal assumés subsistent trente années
plus tard comme un chantage infini dans l'imaginaire affectif reliant ces
faux amis!...
Au moins deux spectacles auront réussi à nous excéder,
non tant par la cause qu'ils débattent que par le ton qu'ils ont choisi
d'affecter, fort différemment au demeurant!...
D'une part 107 ans de Diastène (La Luna) avec Frédéric
Andrau, pourtant fort apprécié précédemment avec
"La nuit du thermomètre", nominé aux Molières 2003 et
par ailleurs dans le genre loufoque, "Entretien avec Dieu" (Théâtre
du Forum ) avec Christelle Cholet & Jean-Baptiste Atlan; néanmoins
il faut reconnaître dans les deux cas une volonté évidente
d'aller au-delà des conventions pour tenter de soulever la chape de
plomb qui leste le conditionnement de la pensée!...
Vera Raccosta venait, sous l'impulsion de Nathalie Martinez, bousculer
les fantasmes des mélodies qui hantent nos esprits en s'exhibant toutes
forces confondues dans une vaste salle du théâtre des Lucioles
devant seulement sept spectateurs lors de la représentation de 22h30
le vendredi 23 juillet.
Du tempérament, de l'abnégation... En outre quoi de plus
sexy que ce "Vera Costa"?
Quel plus beau titre que "Ecoute un peu chanter la neige ?", et c'est
gorge serrée que ce monologue sur la maltraitance s'empare du corps
d'une comédienne (Virginie Peres) qui tantôt debout, tantôt
recroquevillée sur elle-même, hurle la loi du silence, dans
une logorrhée spécifique au mutisme des mots lié à
la dénégation des sentiments.
Quatre frère et soeurs pour autant de "muses orphelines" de Michel
Marc Bouchard au théâtre de La Luna que Shelly de Vito se charge
de mettre en situation de retrouvailles autour du retour annoncé d'une
mère qui les a abandonnés vingt années auparavant!...
Une épreuve que chacun espérait et redoute, tant leurs
identités se sont construites sur des quiproquos!...
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Toujours mis en scène par Shelly de Vito mais devenant auteur
en la circonstance, était présenté au théâtre
de l'Albatros "6 X 5" mettant en présence deux femmes cherchant dans
les mots, les perceptions de l'espace qui pourraient leur correspondre!...
De nouveau au théâtre du Balcon, "Désaccord parfait"
de Jean Manifacier & Emmanuelle Ricard se donnant la mission de
réhabiliter les vertus de l'opérette, réglait joyeusement
ses comptes avec les institutions culturelles à vocation musicale
tout en faisant de Frédéric Lopez à la fois le culte
des laudateurs et la cible des polémiques visant ce type de divertissement
burlesque et lyrique!...
En contraste radical à 12h30 sur la même scène, "11
Septembre 2001" de Michel Vinaver mis en scène par Jean-François
Demeyère télescopait les cris, les voix, les clameurs qui tentaient
et tentent encore de se faire entendre depuis les tours du World Trade Center
sous la percussion des avions et dans le grondement de l'effondrement
cataclysmique!...
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Enfin au théâtre du Fubambule, "La nuit du soupçon"
de Claude Broussouloux éclairait d'une lumière troublante le
revirement affectif d'un couple, dont soudain l'épouse (Sophie Margalet)
se rebellait violemment contre son mari (Claude Laucournet), sans crier
"gare"!...
Confrontés par la suite à deux visiteurs très
étranges (Laure Reutermann & Donatien Mousset), les griefs vont
dégénérer dans un va-et-vient sans retour, sans qu'il
soit possible d'apprécier les motivations respectives!...
Un jeu de miroirs déformants à haute densité
freudienne!...
A l'issue du Festival, Alain Leonard annonçait qu'il allait quitter
ses fonctions de directeur d'Avignon-Public-Off; en conséquence à
partir de 2005 In et Off seront pilotés exclusivement par des nouveaux
directeurs qui devraient avoir le souci de rendre complémentaires
les deux manifestations, plutôt que de les maintenir
hétérogènes telles qu'elles le sont à l'heure
actuelle!...
Au demeurant s'il y a un reproche à adresser au IN, c'est celui
sans doute d'ignorer non sans une certaine arrogance le plébiscite
des 600.000 spectateurs du Off, en l'occurrence 6 fois plus nombreux!...
Cependant le formatage des spectacles, souvent réduits à
une durée moyenne de 75 minutes, pourrait fort bien contribuer à
freiner l'essor artistique du Off en stérilisant et uniformisant ses
forces créatrices obligées à se plier à des fourches
caudines par trop commerciales!...
Par exemple "Duel" où deux musiciens confrontent leurs talents
en s'affrontant dans un joyeux charivari pour mieux démontrer les
qualités spécifiques de leurs instruments est amputé
d'un quart d'heure par rapport à sa version originale!... Au nom de
quelle contrainte financière serait-il acceptable de transformer une
création en bande-annonce d'un spectacle tronqué, fût-ce
légèrement?
Cette question relève autant de l'organisation d'un festival que
de son éthique face à un public qui lui accorde sa
confiance!...
Pour reprendre l'un des messages sibyllins ornant les bandeaux de néon
rouge luminescent signalant ostensiblement les lieux de cette 58ème
édition du Festival In, "C'est juste le début", voilà
un slogan que chacun des festivaliers aura eu le loisir de faire sien pour
une toujours meilleure appréciation du temps estival durant lequel
chacun peut s'adonner aux jeux de l'esprit auxquels incite le spectacle
vivant!...
Theothea le 01/08/04
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