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© Michèle Laurent
Les six épisodes de «L’homme qui danse» réunis
en trois volets «Claudine et le théâtre», «68
selon Ferdinand» et «Ariane et Ferdinand» peuvent être
considérés comme complémentaires dans leur suite
chronologique tout autant que synoptiques dans leur continuité
thématique:
En effet «Claudine ou l’éducation», «Le
théâtre selon Ferdinand», «Octobre»,
«Avignon», «Ariane» et «Ferdinand» constituent
autant de facettes d’une seule et même quête de Philippe
Caubère, à savoir celle d’une dialectique pérenne avec
sa mère qui perpétuerait le temps de l’adolescence au sein
de l’antagonisme affectif tout en maintenant en suspension les points de
vue filial et maternel à parité.
A l’issue de ce troisième et ultime volet, Claudine va quitter
définitivement la scène des fantasmagories de Ferdinand qui
devra se résoudre ou non à jouer l’épilogue artistique
du cycle une prochaine fois...si toutefois il devait ressentir la
nécessité douloureuse de rompre un lien potentiellement incestueux
pour gagner une autonomie virtuellement redoutée.
V. ARIANE
Qu’il se le dise ou non, Philippe Caubère est au sommet de son
art de comédien.
Il semble désormais évoluer en très haute altitude
dans la sphère légère de l’équilibriste se frayant
un chemin au milieu de la galerie de portraits qu’il interprète
plutôt qu’il ne compose.
Dans «Ariane» donc, Claudine la mère de Ferdinand encadre,
comme à l’accoutumé, cette première période de
la Cartoucherie durant laquelle La Mouchkine va confirmer et illustrer sa
réputation de metteuse en scène visionnaire dans des scènes
de création et de répétition d’anthologie:
Jamais le talent de mime n’aura inspiré le génie de Philippe
Caubère avec autant de délire maîtrisé que
lorsqu’il donne l’occasion au personnage de Bernard, l’intellectuel de la
troupe, de «faire le chien» à quatre pattes avec une telle
conviction que celui-ci ne parviendra plus à quitter cette identification
avec son alter ego de circonstances.
La «Charcuterie» comme la rebaptise Claudine apparaît
donc bel et bien comme ce lieu de toutes les expérimentations qui
subsiste toujours en 2006:
«1789» et «1893» constituent alors les deux monuments
que prépare Le Théâtre du Soleil d’où resurgit
tout le bouillonnement culturel en débat à l’époque:
Fallait-il ou non sacraliser Brecht et sa distanciation portée
comme un étendard en partant à l’assaut du spectacle conventionnel
?
Pendant ce temps, Ariane étudiait des textes en Sanscrit à
l’écart de soirées festives où elle puisait son inspiration
au son des Rolling Stones clamant: «No satisfaction».
La mise en espace de Caubère procède de l’épure en
s’entourant d’un minimum d’ustensiles symboliques:
Trois chaises, un banc, deux tapis, un coffre, une couronne, deux
châles, un brigadier, un livre de texte sacré.... qui seront
substitués, dès la représentation terminée, par
l’indéfectible «servante».
Economie du geste théâtral, émotion sous contrôle,
sobriété de mise en scène impliquent sur les planches,
une volonté d’abstraction de plus en plus charismatique.
Cependant hors scène, Philippe Caubère ne cesse de
s’interroger sur la pertinence artistique d’avoir ainsi consacré sa
vie professionnelle à ce récit autobiographique.
Cette inquiétude rémanente le porte à universaliser
son propos en faisant ressortir son véritable savoir-faire de
comédien: Il n’imite pas ses personnages mais il s’en fait leur porte
parole incarné.
Y aura-t-il un épilogue? L’auteur en doute, hésitant entre
le désir de laisser son oeuvre inachevée et le souhait de la
voir aboutie afin de savoir, à la fin des fins, si en tant
qu’artiste, il a effectué le bon choix.
Le plébiscite du public serait-il le meilleur critère
d’évaluation?
Aurait-il pu consacrer sa carrière à une ambition
supérieure? Bien que sa mère eût souhaité qu’il
fût prêtre, sa «mission sacerdotale» est-elle
réalisée de cette manière ou au contraire serait-il
passé à côté de sa destinée? Il ne le saura
sans doute jamais et, à ce titre, il ressemble à tous ses
frères humains, c’est ce qui paradoxalement pourrait le rassurer et
eux pareillement!...
VI. FERDINAND
En attendant l’épilogue qui reste annoncé pour septembre
2007 par le théâtre du Rond-Point malgré les réticences
et incertitudes de l’auteur, «Ferdinand» est à ce jour la
pièce ultime du puzzle de «L’homme qui danse ou la vraie Danse
du diable ».
Cet épisode final lui-même subdivisé en deux parties
par l’entracte confronte Théâtre et Cinéma au coeur de
leur expression spécifique où sera jouée chacune dans
une pénombre relative, les répétitions de deux scènes
difficiles à régler tout en épuisant la notion de
perfectibilité au prorata du signifiant recherché.
Dans un premier temps, Ariane Mnouchkine règle la chorégraphie
de Josette en quête d’un personnage fantasque et aérien pour
ne pas dire proche d’un «fou volant»; dans le second le récit
de tournage de «Molière» va accompagner l’agonie de Claudine
en un manège en folie où la caméra cherchera le bon
déroulement d’un plan séquence qui devra se conclure par un
incongru: «Je suis heureux, je suis assis».
Plus que jamais prétexte à approfondir le concept de
récurrence jusque dans ses retranchements les plus éloignés,
cette mise en abîme dont Ferdinand est le premier à railler
la fonction à la mode, permet néanmoins à Philippe
Caubère en passant d’une créativité à deux
pôles à celle de toute une équipe technique et artistique,
de jongler avec les compétences, les angles de vue pour atteindre
le stade idéal, celui où il ne faudra surtout ne plus toucher
à rien!...
Si ce ressassement pourra sembler traîner quelque peu en longueur
lors de sa mise au point fastidieuse dans une Cartoucherie en rupture de
courant électrique, c’est ensuite à la lumière vacillante
d’un candélabre que Molière va s’approcher en cercles concentriques
de plus en plus rapprochés de sa propre mise à mort sur scène
alors que Claudine y incarnera le double de cette réalité ultime,
à son corps lui aussi très mal défendu des assauts de
la faucheuse.
Virevoltant sur l’immense scène du Rond-Point presque trop petite
pour l’ambition de son labyrinthe affectif et créateur, Philippe
Caubère apparaît plus que jamais au sommet de son art tant le
geste est sûr et précis au regard d’une énergie
dépensée sans compter.
Le plébiscite que lui accorde le public en standing ovation est
à nul autre pareil; l’empathie et la complicité se joignent
en un même élan pour applaudir celui dont la mégalomanie
revendiquée est parvenue jusqu' aux confins de la mesure symbolique
assumée.
Philippe Caubère eut jadis comme modèle Gérard Philippe
et Mick Jagger, c’est en devenant Claudine sa mère et Ariane son pygmalion
qu’il a pu faire fi de son égocentrisme et transgresser son orgueil
légitime en s’en distanciant dans le regard de l’autre.
Savoir tirer parti de ses qualités et défauts selon la grille
de ses fantasmes, voilà l’enjeu du comédien en puissance qui
puise auprès de ses modèles la grâce de devenir
provisoirement autrui en devenant lui-même.
Ce jeu de miroir fonctionnant de manière réciproque à
l’intention du spectateur, il n’est pas surprenant que ce dernier s’engage
lui aussi, en confiant son admiration à celui qui aurait tout compris
jusqu’à l’indicible et qui vous le renverrait au centuple de
l’émotion, de l’humour implicite et du rire.
Theothea le 14/12/06