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11ème
Saison
Chroniques 11.66
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LA DANSE DE MORT
de August
Strindberg
mise en scène
Hans Peter Cloos
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****
Théâtre de La Madeleine
Tel: 01 42 65 07
09
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Photo © Dunn Meas
Serait-ce un crime de lèse-majesté que de jouer la version
longue de «La danse de mort» ?
L’ensemble de la critique semble en effet prise au dépourvu par
cette option de Hans Peter Cloos impliquant trois acteurs renommés
de la scène dramatique, Charlotte Rampling, Bernard Verley et Didier
Sandre.
Voilà en effet qu’à ceux-ci viendraient s’adjoindre, en
scène 5, Judith (Ophélia Kolb) et Allan (Matthias Bensa), fille
et fils respectifs d’Edgar et Kurt qui, de manière inéluctable,
vont s’approprier l'atavisme de destruction conjugale à la suite
d’Edgar et Alice.
Cette répétition d’une génération à
l’autre des mêmes réflexes conditionnés vient en effet
expliciter et compléter la vision pessimiste du couple perçu
par August Strindberg dont la misogynie légendaire corrobore l'issue
fatale de sa pièce in extenso, alors qu’il était envisageable
de rester sur une ambiguïté salvatrice dans la version courte
traditionnelle.
En outre la rupture de ton, quasi inévitable entre le huis clos
intimiste réunissant le trio mari, femme et soupirant, d’avec
l’impétuosité effervescente du jeune couple fait basculer
d’un coup l’atmosphère de Bergmann à Rohmer sans que le spectateur
puisse d’emblée y attacher ses repères objectifs.
Et pourtant telle est ainsi construite d’origine la pièce de Strindberg
avec cinq personnages alors qu’habituellement Alice et Edgard se déchirent
en la seule présence opportune de Kurt sans que l’on sache au bout
du compte quel est le protagoniste qui catalyse activement la
désagrégation des affects.
Difficile donc pour le spectateur initié de substituer un point
de vue ironique et cynique à l’égard de cette récurrence
générationnelle, au détriment d'une perspective
mortifère et complice à trois, comme si serait mis en péril
un équilibre psychologique instable avec lequel il était toutefois
jusque-là fort possible de s’accommoder.
Ce malentendu délibéré pourrait-il retentir jusque
sur les planches en instaurant un malaise entre les comédiens, jouant
chacun sa partition en osmose avec l’autisme protecteur de cette mise en
scène d’apparence brouillonne, tant dans le décor que dans
sa direction d’acteurs ?
Il semblerait en effet qu’au Théâtre de La Madeleine cette
partie de poker menteur ne sache pas rendre crédible la
désagrégation générale et qu’ainsi la
mystérieuse alchimie de Strindberg ne s’offre pas aux foudres fascinantes
de la connivence avec le public.
Il reste néanmoins le plaisir ineffable d’apprécier la
conviction élégante de Charlotte Rampling portée par
la discrète perversité duelle de Didier Sandre et Bernard Verley
ainsi que la découverte persuasive d’Ophélia Kolb.
Theothea le 07/03/07
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CAP AU PIRE
de Samuel
Beckett
par
Sami Frey
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****
Théâtre de l'Atelier
Tel: 01 46 06 49 24
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Photo DR. www.vincent-presse.com
Emergeant de l’obscurité sous le seul éclairage d’un ordinateur
portable qu’il tient à bras tendus devant lui, le visage de Sami Frey
apparaît de plus en plus distinctement à mesure que le
comédien s’approche du devant de scène pour y aller
précautionneusement déposer sur le sol à l’emplacement
de la cage du souffleur, cette source de lumière bleuâtre
relayée peu à peu par le halo plus avantageux d’un projecteur
qui esquisse la longue silhouette noire maintenant assise et penchée
vers l’écran numérique.
Désormais une heure durant le regard de l’acteur sera comme
absorbé par cet étrange objet qui semble le happer comme s’il
était seul au monde avec des mots terribles qui, mis bout à
bout, vont scander l’oralité d’un désespoir intemporel.
Passant d’une main à l’autre, une discrète
télécommande que le comédien-lecteur active pour tourner
virtuellement les pages d’un livre scanné à l’identique
de l’édition originale va lui permettre de surfer sur un leitmotiv
de mots récurrents que Samuel Becket publiait en 1982 sous le titre
anglais de «Worstward Ho»:
"... Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore.
Jusqu'à plus mèche encore. Soit dit plus mèche encore.
[…] Dire pour soit dit. Mal dit. Dire désormais pour soit mal
dit…".
Dans la salle du Théâtre de l’Atelier, l’écoute est
totale, la fascination est à son comble, la grand messe est en train
d’être dite.
La voix toute en plénitude épouse les contours et les
aspérités acerbes de la litanie avec les subtilités
de modulation qui n’appartiennent qu’au timbre de Sami Frey; le ton calme
et apaisé contraste douloureusement avec la violence thématique
de l’enjeu.
Oui, Beckett traversait alors une phase éminemment dépressive
que l’écrivain réussit néanmoins à sublimer dans
ce texte dépouillé à l’extrême des structures
linguistiques conventionnelles de la langue... au profit d’un nihilisme
abrupt.
Si donc l’auteur est servi avec pertinence par ce lecteur d’exception
que l’ensemble des spectateurs va applaudir en de multiples rappels illuminant
d'un certain sourire le visage de Sami Frey tel un «Théorème
Pasolinien», il n’en demeure pas moins que ce nouveau procédé
de lecture pourrait faire question, sans pour autant faire ombrage au charisme
incontesté.
En empêchant le regard de se départir, ne fût-ce
qu’un instant, des repères topographiques de la valise noire, c’est
pour le coup un «écran» opaque qui semble se dresser entre
l’artiste médiateur et son public à l'affût des mots
résonnant au plus profond des entrailles mais qui assiste, ainsi
tétanisé, à une lecture captive pouvant s’apparenter
à la frustration du divan psychanalytique sans possibilité
de contact visuel:
« Dire encore…non… les mots empirent ... dans une étroite
vastitude... dire…tout au plus le minime minimum, l’iminimisable minime minimum
...».
En faisant fi d’une paire de lunettes chaussée en presbyte à
l'avantage d’une distanciation optique offerte par la technologie
numérique, Samie Frey met ainsi «Cap au pire». Mais serait-ce
effectivement pour le meilleur ?
Theothea le 05/03/07
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JOURNALISTES
de Pierre
Notte
mise en scène
Jean-Claude Cotillard
|
****
Théâtre du Tristan Bernard
Tel: 01 42 93 65
36
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Photo © Claire Besse
«Journalistes» est un titre de pièce qui pourrait inciter
au malentendu ciblant une étude contradictoire sur la presse alors
que Pierre Notte n’utilise le métier de critique dramatique qu’en
tant que sésame culturel donnant accès à divers
privilèges dont il résulte un ersatz de pouvoir à
l’image de celui convoité par toute une société en mal
de reconnaissance.
En enchaînant des saynètes là où d’autres
enfileraient volontiers des perles de pacotille, l’auteur qui a exercé
durant une période conséquente l’activité
d’apprécier, d’analyser et de jauger la création
théâtrale condense en quelques pochades bien vues, des situations
caricaturales où certains de ses confrères se comporteraient
en «petits barbares mondains».
La mise en scène de Jean-Claude Cotillard s’emploie à y
ridiculiser les travers humains de jalousie, de mesquinerie, de fourberie,
d’arrivisme etc... en caricaturant le trait impressionniste pour composer
un rythme à la Marx brothers où la pensée rationnelle
s’efface au profit du rire épidermique.
Il ne s’agit pas tant de juger une profession que de la rendre exemplaire
d’un microcosme où les initiés seraient les rois en puissance
d’une volonté d’imposer au monde un ordre des valeurs tout en pressentant
la futilité du projet.
Cette velléité de se façonner des ambitions
mégalomaniaques correspondrait à une peinture des moeurs que
la vie sociale est encline à sécréter dès que
s’enchaînent les rivalités professionnelles confrontées
au sein de mondanités redondantes.
L’objectif de chacun étant de tirer son épingle d’un jeu
pipé par l’égocentrisme collectif, il est donc pertinent dans
cette perspective métaphorique d’en brocarder les tenants et les
aboutissants en sachant rejoindre le parti d’en rire toujours davantage.
A ce niveau d’interprétation du phénomène sociétal,
il faut dire que Zazie Delem est la chef de file du délire partagé
en toute connaissance de causes avec ses complices et néanmoins
partenaires Sophie Artur, Romain Apelbaum, Marc Duret et Hervé-Claude
Ilin. Champagne et petits-fours donc pour tout le monde !...
Theothea le 06/03/07
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LES EPHEMERES
de Ariane Mnouchkine
mise en scène Ariane Mnouchkine
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****
Théâtre du Soleil / La Cartoucherie
Tel: 01 43 74 24
08
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Photo © Michèle Laurent
En s'immisçant dans la sphère de l'intimité, Ariane
Mnouchkine s'approche d'une intuition universelle où le presque rien
occuperait la relativité des vies humaines.
A la suite de "Le dernier Caravansérail", une scénographie
chorégraphique finalise l'ingénieux système des chariots
mobiles en mettant en place une armada de plateaux à roulettes
tantôt de forme quadrilatère, tantôt circulaire où
vont se succéder des séquences de "vécu hyperréaliste"
dans un ballet incessant de derviches tourneurs poussant à la rotation
cinéphilique de ces microcosmes au ras du sol.
Proustien à sa manière, un style nouveau émerge donc
au coeur d'un cirque romain où les gradins en se faisant face à
face, plonge le sentiment individuel dans la plénitude de la mémoire
collective qui associerait, en prise directe, visuel et émotion.
Surplombant l'action, un démiurge (Jean-Jacques Lemêtre)
psalmodie ex machina grâce au rythme de ses multiples instruments de
musique, le flux de traumatismes qui ne cesse de scander les battements d'un
émoi transgénérationnel envahissant l'assistance....
C'est ainsi qu'en retournant les poches de son credo philosophique, le
Théâtre du Soleil se métamorphose en faisant
transparaître autant de points de vue subjectifs qui n'auront d'autre
destin que de se fédérer en une compréhension
mutuelle.
En effet tant de malheurs terrestres se créent dans l'ignorance
et ne subsistent que dans l'indifférence pour qu'Ariane ait souhaité
les rattacher aux moments de joie, en un seul et même fil sur lequel
pourront s'égrener les grains d'un immense chapelet de sept heures
à compulser dans la compassion, comme deux précieux albums
de photos de famille.
Alors telle une fourmilière qui s'agiterait en amont et en aval
de la représentation dans la convivialité des coulisses du
temple du Soleil, dès que la danse et le tournoiement peuvent circuler
de cour à jardin, le courant passe en focalisant toutes les énergies
spirituelles sur la troupe de comédiens habitée par une pantomime
lunaire où la gestuelle chaloupée serait au diapason du vide
sidéral qui ceint l'entendement humain.
Magnifique vision, magnifique mise en scène, magnifiques disciplines
artistiques qui se subliment en des instants de vérité auquel
nul ne peut échapper et qui laissent au final une impression d'immense
nostalgie à combler dans l'interdépendance assumée de
toute pensée "magique".
Theothea le 14/03/07
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L'EVENTAIL DE LADY
WINDERMERE
de Oscar
Wilde
mise en scène
Sébastien Azzopardi
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Théâtre des
Bouffes Parisiens
Tel: 01 42 96 92 42
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Photo
© Jean-Paul Lozouet
En succédant à Caroline Cellier & Mélanie Doutey
dirigées par Tilly en 2003 au Théâtre du Palais-Royal,
le duo Geneviève Casile / Elisa Sergent conduit par Sébastien
Azzopardi, d'abord au Théâtre 14 et ensuite aux Bouffes Parisiens,
confirme l'état de grâce de cette première pièce
d'Oscar Wilde, présage à son insu du mal sociétal qui
emportera l'auteur aux gémonies de son époque.
L'éventail de Lady Windermere aura beau jeu de confondre le mensonge
et l'hypocrisie d'une aristocratie anglaise à cheval sur les convenances,
il n'en demeurait pas moins qu'un secret de famille aurait pu permettre de
surmonter quelques écarts de vie pourvu que ne s'emmêlent point
les rumeurs et les ragots qui auraient tôt fait de semer le trouble
affectif là où il n' y avait que prévenance et
maladresse.
Qu'un lien maternel doive taire à la fois son désordre amoureux
en même temps que son désarroi, voilà l'enjeu des
ressentiments que Madame Erlynne aurait à gérer face à
des lords toujours prêts à faire la fête des coeurs à
prendre sans vergogne mais non sans malice.
Qu'une société corsetée puisse avoir raison du sentiment
amoureux au nom des bonnes manières que d'aucun singe jusqu'à
nuire à la respectabillité des moeurs, et voilà que
la morale passe cul par-dessus tête sur le cadavre des bonnes
intentions.
Oscar Wilde analyse et distille avec subtilité les médisances,
les faux-fuyants et autres équivoques qui jalonnent l'attirance d'une
vie mondaine mais dont les tentations ne sauraient faire bonne mesure tant
elles lui paraissent inéluctables et fatales.
Le décor est somptueux, la mise en scène pétille
comme du champagne, l'interprétation est galvanisée par la
prestance de l'ex-sociétaire de La Comédie Française
qui illumine la distribution d'un charisme d'évidence.
Theothea le 13/03/07
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