A ce jour, le voyage des comédiens par les villages entame la
dernière phase de son aventure à la Colline.
Bientôt leur pérégrination à travers la campagne
hexagonale les emmènera, selon des cycles successifs de 2 ou 3
soirées par étape, à déclamer le long et puissant
poème de Peter Handke dans un souffle continu où le relais
solidaire est, nécessairement, la condition sine qua non de cette
représentation fleuve.
En effet, à raison de 4 heures de spectacle avec entracte, les
dix comédiens sengagent, à chaque fois, dans un
véritable marathon où la performance de lun appelle
inexorablement celle de lautre et ainsi de suite, avec en sorte de
bouquet final, limmense plaidoyer en faveur dun monde harmonieusement
humain.
Dans la cour dhonneur du 67ème Festival dAvignon,
cétait Jeanne Balibar qui était en charge de ce manifeste
idéaliste, sans toutefois parvenir à fédérer
lensemble du public derrière sa prestation.
Désormais, pour la tournée débutant en novembre à
Paris un mois durant, cest Claire Ingrid Cottanceau qui porte cette
parole à la fois magnifique et pragmatique jusquà la
rendre emblématique de ce spectacle vivant, initié et porté
par Stanislas Nordey.
Celui-ci, en acteur à part entière, emporte la palme du
charisme, en une interprétation tellement théâtrale de
son propre monologue quil pourrait sembler quen cet instant
privilégié, les dix fussent à même de sincarner
en une entité concomitante.
Mais bien sûr que nenni, puisquil nest pas question
que ceux-ci se chevauchent mais quau contraire, ce soit la dialectique
à grande échelle qui soit la grande victorieuse de cet exploit
en commun.
En miroir donc à Stanislas Nordey acteur, cest Laurent Sauvage,
présentement son frère de scène, qui lui renvoie
lexact réplique à lenvers, sur le mode rat des
villes contre rat des champs, de ce qui pourrait être le reflet
manichéiste de nos sociétés contemporaines.
En porte-drapeau des salariés victimes du grand capital, ne cherchez
pas mieux quAnnie Mercier se lançant dans des diatribes
enflammées où, étrangement comme sortant
doutre-tombe, la tonalité et le débit impliqués
ne seraient pas sans rappeler la voix récemment disparue de Bernadette
Lafont.
Et puis, comme en contrepoint de la sagesse recouvrée avec le grand
âge, cest la propre mère de Stanislas, Véronique
Nordey qui se coltinera avec brio aux forces nostalgiques dans le meilleur
des cas, voire passéistes dans le pire, selon le point de vue de
linterlocuteur en place !
Bien entendu, il faudrait une star pour sublimer lépopée
au-delà des monts et des mers mais cest précisément
en adoptant, a contrario, le profil bas que lactrice se transformera
en anti-héroïne de circonstances !
Qui de mieux, alors, quEmmanuelle Béart pour symboliser,
aux yeux de tous, la sur partagée entre les deux frères
que tout oppose de manière socioculturelle ?
Oui, la saga épique de Peter Handke a bien trouvé chez
Stanislas, lécho tellurique des forces de linconscient,
quil est fort judicieux dillustrer par la parole métaphorique.
Que celle-ci puisse prolonger son cheminement par les villages, voilà
bien le projet ambitieux que le spectacle vivant soit en mesure de
défier
à taille tellement humaine !
Theothea le 27/11/13