On croirait assister presque à une résurrection ! Dans la
salle intimiste du Petit Montparnasse, enturbannée, vêtue d'une
robe 1920 d'un blanc immaculé, chaussée d'immenses lunettes
aux verres fumés, Elle longe la scène, démarche
altière, adressant un salut aux spectateurs installés ou glissant
un mot aux arrivants, avec un accent nasillard ''titi'' parisien reconnaissable
entre tous.
Oui, c'est Elle, la Star du Music-hall, aussi vraie que nature, en contact
direct avec le public, attendant que tout le monde prenne place avant d'arpenter
le plateau d'un pas alerte, avec la furieuse envie de danser, de chanter,
de jouer.
« Comme de bien entendu ! », ce n'est pas Arletty qui est devant
nous en chair et en os et, pourtant, Elodie Menant, lumineuse comédienne,
va faire illusion pendant 1 h 30 en l'incarnant audacieusement, insolemment,
avec toute sa verve joviale, son bagou effronté et son sens de la
répartie cinglante.
« Est-ce que jai une gueule dArletty ? » parodiant
le fameux « est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère »,
réplique culte lancée à Louis Jouvet dans ''Hôtel
du Nord'' est un fabuleux spectacle entremêlé de numéros
de cabarets, rythmé par des intermèdes musicaux, créé
au festival Off d'Avignon en juillet 2018.
Elodie Menant sest passionnée pour le tempérament
et les amours ambivalentes de la légende du cinéma des années
30-40, au point de co-écrire avec Éric Bu un spectacle
protéiforme entièrement consacré à sa vie.
Et, c'est en maîtresse de cérémonie qu'elle annonce,
dès la première scène, d'une voix gouailleuse, copie
conforme, que ce soir, elle passe sa vie en revue, de la petite Léonie
Bathiat née à Courbevoie, la patrie des repasseuses, le 15
mai 1898, fille de Michel Bathiat, ajusteur-tourneur pour les tramways de
Paris et de Marie Marguerite Philomène Dautreix, lingère à
l'humour caustique, jusqu'à sa vieillesse esseulée, atteinte
de cécité depuis de longues années avant son
décès, en 1992, à lâge de 94 ans.
Elle nous embarquera avec un dynamisme incroyable du petit pavillon de
son enfance à l'usine où elle a travaillé avec sa
mère, sur les grands boulevards où elle rencontre un collectionneur
de tableaux Paul Guillaume qui la recommande à Armand Berthez, directeur
du théâtre des Capucines.
Un temps mannequin chez Poiret, sous le pseudonyme d'Arlette (prénom
choisi dans le roman Mont-Oriol de Maupassant), Berthez anglicise son nom
en Arletty préférable pour une meneuse de revues.
On la retrouve au Music-hall où elle danse le Charleston, chante
des opérettes puis au Cinéma qui la rendra éminemment
célèbre avec Jacques Prévert, Marcel Carné, Michel
Simon, Louis Jouvet, Sacha Guitry et tant d'autres !
Arletty inspirera également les peintres Marie Laurencin, Kees
van Dongen, Moïse Kisling, Fujita et Jean-Gabriel Domergue qui la prennent
comme modèle.
Sa vie foisonnante traverse la Belle Époque, les Années
folles et les deux guerres, celle de 14-18 lui a fauché son petit
amoureux tué au front, surnommé ''Ciel'' à cause de
ses yeux très bleus. Elle en sera très affectée.
Elle côtoie Pétain, De Gaulle, et surtout Laval car elle
est l'amie de sa fille et rencontre Hans Jürgen Soehring, officier allemand,
l'un des hommes de confiance de Göring à Paris le 25 mars 1941.
Sur le tournage des ''Enfants du Paradis'', Arletty, alors enceinte de ce
dernier, avorte.
Cette liaison dangereuse lui procurera bien des soucis après la
Seconde Guerre mondiale. « Si mon cur est français, mon
cul, lui, est international », lancera-t-elle devant la cour spéciale
qui la jugera à la Libération. Elle sera emprisonnée
quelques semaines pour « trahison » et « collaboration avec
l'ennemi ».
Autour dElodie Menant, espiègle à souhait, les excellents
comédiens Céline Espérin, Marc Pistolesi et Cédric
Revollon campent avec brio et virtuosité lensemble des
protagonistes, plus d'une trentaine, qui gravitent autour d'elle, parents,
amis, amants, artistes, politiques, connus ou anonymes.
Les costumes sont multiples et leurs changements sont très rapides,
parfois dignes du transformisme. Les manteaux, robes, chapeaux et accessoires
divers virevoltent pour passer dun personnage à lautre
dans un décor ingénieux, une structure permettant de faire
revivre autant le cabaret avec la petite estrade en arrondi, les rideaux,
et les loupiotes côté jardin que lintérieur de
chez Arletty, avec une table dans lembrasure côté cour.
Enchaînant les saynètes à vive allure sous l'impulsion
du pianiste Mehdi Bourayou, Johanna Boyé signe une mise en scène
enlevée et donne à cette comédie musicale une
vitalité, une fraîcheur qui requinquent.
Jacques Prévert a écrit « Arletty n'est pas charmante,
elle est le charme. Elle n'est pas drôle, elle est l'humour ».
Elodie Menant, au tempérament bien trempé et au sourire
enjôleur, a su envelopper de grâce la gouaille de son personnage
et séduire le public fasciné par une telle justesse de ton.
Hallucinant de vérité !
CatS / Theothea.com le 03/03/20