Avec Jean-Jacques Lemêtre comme troisième créateur
du trio emblématique, Musique, Texte & Expression
théâtrale trouvent leur aboutissement sur cette île autant
convoitée que virtuelle alors que sa réplique originelle baigne
dans la mer du Japon.
Débarquer à la Cartoucherie de Vincennes après ces
mois dabstinence pandémique agit sur les états
dâme comme un retour aux sources, comme une panacée à
toutes les frustrations accumulées, comme un appel à dépasser
le prosaïque, en retrouvant les voies oniriques de lharmonie
cachée derrière les luttes globales prévalant à
tous les niveaux existentiels.
Après tant dincertitude sanitaire déposée au
stand- by de la mise en veille, quoi de mieux que cette culture asiatique
millénaire pour rendre la dignité à lhumanité
en quête de sens ?
Pressentant le besoin vital des spectateurs pour un ailleurs imaginaire,
les deux créatrices se sont emparées dun modus vivendi
écartant dun geste artistique toute focalisation sur une quelconque
rhétorique pathologique ou politique.
Donc point de discours verbeux mais du visuel, du sensible, du tangible
qui pourraient, par le truchement du ridicule ne tuant point, rendre ses
lettres de noblesse à lironie, à lhumour, au rire
bien meilleures armes que la simple dénonciation fomentée par
la bonne conscience.
En route donc vers Kanemu-Jima, cette île de tous les affranchissements
potentiels que les théâtres No, kabuki et kyogen devraient
formaliser avec style.
A travers les yeux de Cornélia alitée et en plein délire
fébrile, cest la réalisation dun Festival de
Théâtre mondial qui est en point de mire.
Son organisation est soumise à plein daléas au prorata
de tous les foyers dinstabilité géopolitique survenant
dans le monde.
La métaphore du spectacle vivant agit comme un miroir
réfléchissant les conflits mondiaux avec en corollaire leurs
rapports de force sous-jacents.
Et cest précisément par la caricature que le
théâtre du Soleil compte stigmatiser cette interdépendance
en la montrant futile, mesquine et même caduque aux yeux de lopinion
universelle qui, par la même occasion, est encline à valoriser
les valeurs démocratiques et culturelles.
Cest en ouvrant et en élevant les esprits que les peuples
risquent de se réapproprier leurs destinées.
Place donc aux révoltes de Hong Kong, à la dualité
Israélo-palestinienne, au retour des Talibans, aux migrants de toutes
origines, aux lanceurs dalerte tout en sinterrogeant sur le
capitalisme sans vergogne, les inégalités masculines
féminines, les patrons en cavale etc. bref à toute
lactualité médiatique pour en faire un canevas de la
médiocrité humaine en train de se brocarder en direct live.
Mais c'est vrai qu'en feignant de les ranger tous au même niveau,
cette accumulation disparate de dysfonctionnements polymorphes, pourrait
laisser penser que l'organisation de la planète obéisse
exclusivement à de confuses aberrations aléatoires de
l'espèce humaine inhérentes à son caractère
loufoque.
Toutefois, restons attentifs à ce que l'impression de fourre-tout
provient directement de létat second dans lequel se trouve
Cornélia (Hélène Cinque) qui, sur son lit de souffrances
virales, visionne à la fois l'Île d'or, le Festival mondial
de théâtre, ses constructeurs ainsi que ses détracteurs
et c'est donc dans son esprit en surchauffe que s'esquissent les desseins
de l'utopie au sein même dun chaos général,
éthique, sociopolitique & environnemental d'où surgissent
sans cesse et à profusion le meilleur et le pire.
Faire un distinguo et a fortiori un classement entre les
dérégulations du monde, serait pour son delirium une tentative
de rationalisation intellectuelle dont elle ne peut s'encombrer dans son
cauchemar à moitié éveillé et en proie à
ses projets de réjouissances théâtrales.
Spectateurs et acteurs des gradins jusqu'à la scène, sont
alors embarqués dans un même tourbillon dont l'agencement
fantasmé à l'aide de multiples chariots de bois à
roulettes s'élabore en installation accélérée
par des forces centrifuges occultes qui, l'instant d'après en implosent
la scénographie avec un empressement encore plus manifeste.
Ce flux et ce reflux sont constitutifs d'une éruption tout autant
tellurique que volcanique agissant en bouleversement dévastateur
mais sans doute également en cure de jouvence devant se clore par
une magnifique chorégraphie réunissant toute la troupe arborant
autant d'éventails que de danseurs. Point d'orgue !
De sa découverte du Japon en 1964 à son come back annulé
en 2019, la fantasmagorie asiatique d'Ariane Mnouchkine aura fait "uvre
de Spectacle vivant", la voilà de nouveau face à
lappréciation du public sans garde-fou et en plein accouchement
transcendant alors que la sortie du « Soleil »
accompagnée dune parade de tambours flamboyants sera, elle,
déjà orientée au levant de notre nostalgie.
avec
Jacques WEBER, Astrid BAS, Frédéric
BORIE, Thomas DURAND, Babacar M'BAYE FALL, Clovis FOUIN-AGOUTIN,
Bénédicte GUILBERT, Manuel LE LIÈVRE, François
MARTHOURET, Laurent PAPOT, Jose-Antonio PEREIRA, Grace SERI, Thomas TRIGEAUD
& Thibault VINÇON
Belle fin d'année pour Joséphine Baker. Le mardi 30 novembre
2021, elle est la première femme noire et première artiste
de scène à faire son entrée au Panthéon. Tout
un symbole pour celle qui a tant aimé la France.
Parallèlement à cet hommage incomparable, un spectacle musical
tout à son honneur « Joséphine B » est actuellement
prolongé au nouveau Théâtre de Passy jusqu'en mars 22,
écrit et mis en scène par Xavier Durringer avant même
qu'il sût qu'elle serait ''panthéonisée''.
En pleine crise sanitaire, Jean-Georges Tharaud, Michel Dumusois et
François Dancette ont redonné vie à une salle qui
était un cinéma entre 1932 et 1985. Dans cette rue de Passy
très commerçante et animée, un écrin Art Déco
en sous-sol aux murs de velours d'un noir profond accueille un public dense,
révélateur d'une reconnaissance pour cette vedette de music-hall
pas toujours adulée à sa hauteur.
Deux jeunes comédiens vont faire revivre les années torrides
d'il y a un siècle sous le rythme endiablé du Charleston au
style dynamique ou du Lindy Hop danse afro-américaine née à
Harlem.
Dans un enthousiasme frénétique, ils nous restituent des
fragments de ce destin exceptionnel, de la petite enfance jusqu'au début
de sa ''starisation'' en venant jouer à Paris, de ses premiers pas
de danse à la fameuse ''Danse Sauvage'' qui la rendra si populaire.
Accompagnée par la musique de ''J'ai deux amours'', celle qui fait
irruption telle une tornade sur le plateau est irrésistiblement
l'incarnation de Joséphine.
Belle, longiligne, aux jambes interminables, Clarisse Caplan, sourire
lumineux, nous séduit d'emblée. On est frappé par sa
ressemblance avec l'icône aussi bien par les traits que par les mimiques
ou la manière de se mouvoir.
Elle épouse parfaitement sa gestuelle déliée, et
tel un effet de miroir, on voit la dégaine si particulière
de Joséphine B qui chante, se contorsionne, se trémousse genoux
fléchis.
Avec son radieux partenaire, Thomas Armand, dans un décor modeste
et imaginatif, au moyen de costumes passant successivement des vêtements
en loques aux vêtements à strass, paillettes et plumes, des
bribes de l'existence de Freda Josephine McDonald alias Joséphine
Baker défilent sur fond d'animations vidéos
accompagnées de belles lumières tamisées.
De naissance, elle est Américaine. Née à Saint-Louis
dans le Missouri le 3 juin 1906 dans une extrême pauvreté, elle
travaillera très jeune pour subvenir aux besoins familiaux, avec le
père parti et une mère alcoolique dont le nouveau compagnon,
également alcoolique, se révèlera violent et cognera
la jeune adolescente quand les sous rapportés ne suffisent pas.
A 14 ans, elle fait plusieurs rencontres qui la poussent à devenir
artiste de rue. A 16 ans, elle part tenter sa chance à New-York et
intègre la troupe d'une comédie musicale.
Deux ans plus tard, alors qu'elle chante dans un célèbre
club de jazz de Harlem, on lui proposera de faire la première partie
d'un spectacle à Paris ''La Revue Nègre''.
Arrivée en France sur un paquebot transatlantique, son
émerveillement est bien retranscrit dans la pièce, la voilà,
en octobre 1925, sur scène au théâtre des
Champs-Elysées, où sa performance est vivement reconnue. Cette
première apparition va lancer sa légende.
Clarisse, au corps sculptural, bracelets sur ses chevilles et ceinture
de bananes, dans une pudeur extrême, gros colliers de perles couvrant
ses seins nus, ébauchera juste les déhanchements de cette ''Danse
sauvage'', jugée exotique et érotique avant de saluer, soudainement
intimidée, un public conquis par sa spectaculaire prouesse.
Thomas Armand endosse tous les autres rôles avec une
dextérité très malléable, ceux qui ont entouré
la diva, galerie de personnages farfelus comme le pittoresque impresario
''Pepito'' devenu son amant et son mentor. Il se travestit, chante a capella
''J'ai deux amours '', et envoûte quand il danse avec tant de
fluidité et de complicité avec sa partenaire.
La parole est distribuée en alternance par les deux protagonistes
pour nous raconter les épisodes souvent dramatiques et mouvementés
de cette existence sur fond d'émeutes raciales, de violences
policières, de combats auprès de Martin Luther King pour
défendre les droits des Noirs comme ceux de Rosa Parks qui refusa
de laisser sa place à un Blanc dans un bus. La chanson ''Strange Fruits''
de Billie Holliday, réquisitoire contre le racisme et le lynchage
nous émeut particulièrement.
Joséphine prend son envol à 20 ans. Sur la scène
du théâtre de Passy, deux interprètes bluffants au charme
fou à peine plus âgés se métamorphosent pour
ressusciter une époque pleine d'embûches discriminatoires mais
tourbillonnante de Charleston, de swing, de jazz...
Bravo à la chorégraphe Florence Lavie permettant aux
comédiens d'exécuter de véritables danses acrobatiques
ou des numéros de claquettes, eux qui n'étaient pas danseurs
de par leur formation. Chapeau !
Joséphine B est une pièce vibrante aux dialogues justes
et touchants. Un spectacle pétillant, vif qui nous ébahit et
nous régale amplement.
La séduisante affiche d'un biplan jaune F-POST avec, à son
bord, la tête blonde du Petit Prince et sa fameuse écharpe survolant
New-York et la statue de la Liberté nous incite à voir ce spectacle
très prometteur.
Avec un décor minimaliste, une table sur laquelle trône un
jeu d'échecs qui servira de dérivatif aux tensions internes,
une autre sur laquelle est posé un téléphone d'époque
dont la sonnerie sera la source de bien d'angoisses, de très belles
projections d'images sur fond de scène nous plongent dans une vaste
maison à colonnades blanches portant le nom de Bevin House sur les
bords de l'Hudson à Long Island où s'est réfugié,
en cet été 42, le couple tumultueux Antoine de Saint-Exupéry
et sa femme Consuelo, sculptrice salvadorienne.
Cette villa est ouverte aux amis exilés dont Denis de Rougemont,
écrivain et philosophe suisse, professeur à l'école
libre des hautes études.
C'est dans ce climat chaotique mal accepté par Saint-Exupéry,
contraint à l'inaction à cause de son âge et fort impatient
de reprendre du service lui qui, jusqu'à la veille de la guerre, a
déployé une activité intense d'un bout du monde à
l'autre, que vont se mesurer les personnages dans un perpétuel jeu
du chat et de la souris entraînant des rapports conflictuels d'attirance
intellectuelle et de rejet.
Pour Saint-Exupéry et son épouse c'est l'éternel
''Je t'aime moi non plus '' aiguisé par la présence de Denis,
l'amant de celle-ci, et par la venue épisodique de Sylvia Hamilton,
une journaliste américaine, laquelle rend Consuelo hystérique
de jalousie.
Saint-Ex est incarné par le trépidant Gaël Giraudeau
(son père Bernard Giraudeau avait joué le rôle du
célèbre aviateur dans un film de Robert Enrico de 1994
''Saint-Exupéry : dernière mission'' ).
Visage lunaire, il oscille sans cesse entre la mélancolie du
poète et l'impétuosité de l'aventurier.
Ce tourbillon de sentiments explose avec la fiévreuse Consuelo
jouée, avec un léger accent espagnol, par la pétillante
et fougueuse Alexandra Ansidei.
Face à ces deux êtres volcaniques, Adrien Melin interprète
un Denis de Rougemont beaucoup plus réservé, toujours calme,
voix de la raison et de la diplomatie.
L'émulation artistique entre eux les entraînent dans des
débats autour de l'amour, sur la transgression, la manipulation, la
guerre ou la politique.
Devenu paradoxalement l'ami et le complice de Saint-Ex, il va le convaincre
à écrire. C'est ainsi que le petit personnage mondialement
connu naîtra sous sa plume et ses pinceaux en cette période
troublée.
Consuelo, muse de l'écrivain, son amour indéfectible, sera
la rose du Petit Prince. La rose orgueilleuse, coquette et fragile.
Pour illustrer son futur conte, Denis sera également un des
modèles du Petit Prince.
Les séances de pose dans le salon sollicitées par Gaël
Giraudeau à Adrien Melin sont vraiment cocasses, pas facile de rester
sans bouger en levant une jambe, couché à plat ventre sur une
toute petite table !
A lannonce du débarquement des Alliés en Afrique du
Nord, l'écrivain titillé depuis longtemps par sa non participation,
décide de rejoindre une unité chargée de reconnaissances
photographiques.
Alors, se constitue une union improbable entre Consuelo, Sylvia (Roxanne
Bennett) et Denis pour dissuader à tout prix Saint-Ex de partir au
combat.
Devant le prototype d'un vélo équipé d'ailes d'avion,
ce dernier répond au coup de fil fatidique qui scellera son destin.
Avec des costumes aux coupes et couleurs de l'époque (Sonia Bosc),
des animations vidéo (Olivier Louis Camille) entre cinéma et
bande dessinée qui jonglent avec l'univers enfantin de Saint-Ex, tel
un livre d'images d'aventures faisant défiler les avions de
l'Aéropostale, cette pièce tonique, très rythmée,
aux interprétations justes et émouvantes, est écrite
et mise en scène par Jean-Claude Idée.
Outre la confrontation exacerbée des protagonistes et leurs joutes
verbales, elle questionne sur l'avenir de l'Europe et le sens de l'engagement.
Un spectacle lumineux éclairé et réglé par
les lumières du metteur en scène lui-même.