© Elisabeth
Carecchio
"Tout ou rien"!
Si cette
devise du pasteur Brand avait été éponyme du poème
métaphysique d'Henrik
Ibsen, son titre aurait été
à l'image de l'exigence absolue façonnant le caractère
et l'éthique d'un homme venu en mission sur terre pour atteindre avec
l'ensemble de ses partisans, les sommets inaccessibles de l'idéal
de foi!
Mais l'auteur norvégien
à l'instar d'un Thomas
Bernhard ayant eu pareillement des comptes
à rendre avec son pays natal (en ce qui le concerne l'Autriche), trouve
en priorité sa motivation théâtrale dans un ressentiment
inextinguible dont la créativité littéraire est en totale
addiction!..
Ainsi peut-être pourrait-on comprendre cette
réflexion du dramaturge analysant ses mobiles personnels alors qu'il
s'était exilé à Rome: "Quand j'écrivais Brand,
j'avais sur mon bureau un scorpion dans un verre. De temps en temps l'animal
tombait malade; je lui donnais alors un fruit sur lequel il se jetait avec
rage pour y verser son venin; après quoi il redevenait bien
portant
. ".
Ce qui permettait à l'écrivain d'ajouter
: "Brand, c'est moi dans mes meilleurs moments
. " puisque ainsi la transcendance
de son uvre et la maîtrise du style peuvent effectivement se mesurer
à la qualité du fiel dévastateur, dût-il
n'épargner la Norvège de l'époque que dans une
métaphore universelle trop humaine!
Cependant les cinq heures de représentation
théâtrale doivent se mériter et indubitablement le premier
entracte, après une pérégrination de plus d'une heure
dans les neiges d'altitude illustrant le tempérament borné
du leader messianique sans véritable charisme, semble avoir pour fonction
notoire d'effectuer une sélection salutaire entre public attentiste
et celui déjà rebuté par tant d'effort
fantasmé!
La
seconde partie de la mise en scène de Stéphane
Braunschweig se focalisant sur le tourbillon
pathétique qui s'empare de la dialectique casuistique partagée
par Brand (Philippe
Girard) et son épouse Agnès
(Pauline Lorillard) autour
de l'enfant à sauver ou à sacrifier au nom de principes
supérieurs pour la rédemption du peuple des fidèles,
va peu à peu révéler les affres d'un statut christique
lorsque celui-ci n'a même plus droit au simple doute!
C'est donc bien ainsi que successivement sa mère,
sa fille et enfin sa femme vont se laisser traîner sur l'autel de
l'immolation sans être en mesure d'opposer respectivement une autre
résistance que passive aux convictions éclairées du
maître à penser: "On ne possède éternellement
que ce qu'on a perdu !"
En phase ultime, après un deuxième
entracte plein d'effervescence spéculative, le grand prêtre
désavoué par les faits, par ses pairs et par tous ceux dont
il s'était mis en charge va amorcer une descente infinie aux
gémonies sans que les voix du compromis ne puissent ébranler
ses convictions intactes jusqu'à l'absurde!
Cependant cette radicalité sans faille pourrait
bien non seulement avoir raison de celle du pasteur, mais en conséquences
collatérales du prolongement de la survie d'une humanité
s'étant abandonnée à la victimisation!
Ce n'est
rien de dire que sous le choix judicieux d'une traduction dynamique en vers
libres (Eloi Recoing),
la réalisation du Théâtre National de Strasbourg se
révèle brillante dans toutes ses composantes, faisant preuve
notamment d'humour comportemental dans la direction d'acteurs et grâce
à une scénographie qui pourrait apparaître comme
l'emblème d'une perception à la fois conceptuelle et sensitive
conçue par son directeur, assisté d'Alexandre
de Dardel!
En effet emplissant
l'intégralité du plateau de la salle Maria
Casarès au théâtre
de la Colline, c'est comme une part virginale d'anneau de Saturne plus ou
moins inclinée contournant une imposante colonne oppressante qui aura
la faculté de donner à la rencontre de personnages en souffrance,
une signification plurielle de méandres et de profondeur que l'espace
en colimaçon induira sans limites!
Theothea le 09/06/05