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LE CANARD A
L'ORANGE
« Le Canard à lOrange » (
Recette Nicolas Briançon ) enthousiasme La
Michodière
de
William Douglas
Home
mise
en scène Nicolas
Briançon
avec
Nicolas
Briançon, Anne Charrier, Francois Vincentelli, Alice Dufour &
Sophie Artur |
****
Théâtre de La
Michodière
Reprise Théâtre de Paris
|
De la « Vénus à la fourrure » jusqu'au
« Canard à l'orange », Nicolas Briançon
a l'art de régaler son public par des mises en scène où
les comédiens peuvent se distancier de leurs rôles en poussant
ceux-ci paradoxalement jusque dans leurs failles.
Cultivant le lâcher-prise, chacun y va de sa capacité à
exacerber une situation qu'il sent lui échapper pour mieux tenter
den reprendre le contrôle après lessorage des pulsions
contradictoires agitant le précipité des ressentiments.
Quand, de surcroît, notre metteur en scène est également
partie prenante en tant que comédien, voici celui-ci jouant les
démiurges omnipotents façon Sacha Guitry mais laissant
apparaître ses propres vulnérabilités comme composante
de lenjeu soumis au public.
Alors, si la séduction addictive fut le ressort selon lequel le
rapport de forces entre Thomas & Wanda (La Vénus ) avait dû
trouver son point d'équilibre salvateur au sein d'une dualité
attisée par des postures ambivalentes allant de la domination à
lassujettissement ici, à La Michodière, c'est comme si
l'homme de spectacle se retrouvait de l'autre côté du miroir,
versant clown assumé, cultivant le paroxysme de lempathie joyeuse
comme arme de déconstruction totale.
En effet, point question présentement de compromis petit bras,
bien au contraire, grand seigneur, l'artiste jette son va-tout selon la maestria
téméraire de celui qui joue à qui perd gagne avec ce
qu'il a de plus précieux.
En l'occurrence, Liz Preston, son épouse, est en train de vaciller
sur la pente du divorce, s'étant laissée conquérir par
un enjôleur prétentieux et sans vergogne.
Le départ définitif de lépouse étant
sur le point de se conclure, Hugh Preston, le mari, ose alors un coup de
maître.
Il propose à John Brownlow, l'amant, de venir passer le week-end
au domicile familial sous prétexte de régler les procédures
juridiques à l'amiable tout en invitant, par ailleurs, Patricia, sa
propre secrétaire (Alice Dufour), afin dobjectiver le flagrant
délit des torts respectifs.
Ce stratagème risque-tout étant en passe de réussir,
il ne devrait plus rester qu'à développer tant d'ardeur et
de compétence à bien recevoir cet hôte de prédilection
que celui-ci, décontenancé par quelques circonstances
imprévues, perdrait peu à peu toute son aura au regard de la
conjointe infidèle.
Mais cela reste, bien sûr, plus facile à dire qu'à
exécuter !
Et c'est précisément tout l'art de Nicolas Briançon
d'avoir su tirer de ce chef d'oeuvre anglais, un tant soit peu désuet,
le puissant principe actif ne se souciant point dune idéologie
misogyne et ringarde latente pour, a contrario, jouant avec le feu, transgresser
celle-ci par une énergie positive assumant pleinement la caricature
forcée.
A lappui de cette réalisation menée tambour battant,
se trouve également la nouvelle adaptation de Marc-Gilbert Sauvajon
mieux formatée aux critères de lépoque contemporaine
ne sembarrassant point des convenances et des codes de bonne
conduite.
En outre, la judicieuse idée davoir imaginer John, lamant,
avec un accent belge quelque peu trivial, permet à Francois Vincentelli
de composer un personnage plein de fantaisie dont les réparties prennent
une saveur propre à déclencher les fous rires.
Gageons que la vaine impatience des gourmets ne verra jamais arriver sur
la table le fameux canard mais daucuns ne sen offusqueront car
cela autorise Mme Gray, la cuisinière (Sophie Artur), de faire des
irruptions opportunes pour différer une armistice culinaire dont,
en définitive, personne ne voudrait.
Dans cette perspective, Anne Charrier (Liz) a la charge très
intéressante de faire évoluer sa perception amoureuse et affective
au fur et à mesure des audaces de son mari liées directement
au prorata des forfanteries de son amant, et cest donc un véritable
régal pour les spectateurs dassister à leurs rounds
successifs changeant ainsi peu à peu la nature du match libidinal.
Tous prennent un malin plaisir à se camper dans de beaux draps,
ceux dans lesquels le bon droit rejoint au bout du compte la juste cause,
fût-elle complètement antagoniste à celle des
partenaires.
Reste donc, en continuité insatiable, le point de vue du spectateur
se réjouissant dobserver que le ridicule, décidément,
ne tue point lhumour alors que se déclenchent les salves de
rire à chaque gong ponctué par le score des turpitudes
sociétales.
De fait, cet imbroglio intensément drôle donne à penser
que ces cinq comédiens ont vraiment de la chance dêtre
ainsi, chaque soir, aux premières loges de cette comédie culte
pour laquelle, cest un euphémisme, ils donnent vraiment beaucoup
deux-mêmes.
Theothea le 23/03/19
|
GUYS AND
DOLLS
« Guys and Dolls » Le Musical aux 5 Tony
Awards 1951... de Broadway au Marigny.
d'après
Damon Runyon
livret
Jo Swerling & Abe Burrows
Musique & paroles
Frank Loesser
mise
en scène & chorégraphie Stephen
Mear
avec
Ria
Jones, Clare Halse, Matthew Goodgame, Christopher Howell, Rachel Izen, Barry
James, Joel Montague, Matthew Whennell-Clark, Jack North, Brendan Cull, Ross
McLaren, Gavin Wilkinson, Ian Gareth Jones, Thomas-Lee Kidd, Jo Morris, Alexandra
Waite-Roberts, Emily Goodenough, Delycia Belgrave, Bobbie Little, Joanna
Goodwin, Robbie Mc Millan, Adam Dean & Louis Mackrodt |
****
Théâtre
Marigny
|
« Contraria Contrariis Curantur » annonce en
préambule Jean-Luc Choplin, directeur du Marigny, dans le programme
présentant ce Musical aux origines de la renommée internationale
de Broadway.
« Les contraires se guérissent par les
contraires », voilà en effet une synthèse
thématique pleinement appropriée au script de « Mecs
et Poupées » où se dessine latmosphère
précédant lépilogue de la prohibition au sein
du New-York des années trente.
La faune de lépoque y faisait se côtoyer notamment
la pègre des parieurs de tout poil avec celle des adeptes idéalistes
de lArmée du Salut. Cest en se référant
à ces deux communautés dapparence
hétérogène que Damon Runyon rédigea ses nouvelles
très à la mode dont, par la suite, Jo Swerling et Abe Burrows
allaient tirer le livret de leur comédie à succès, mise
en musique et chant par Frank Loesser.
Un peu plus loin dans le programme, apparaît la recommandation
« A lire avant le lever du rideau » à laquelle
nous souscrivons pleinement de par son utilité manifeste.
En effet, le système de surtitrage utilisé actuellement
dans les théâtres est encore du domaine du palliatif pour lequel
les spectateurs sont incités à recourir modérément
tant que, contrairement à celle des écrans de cinéma,
la lecture des dialogues nécessitera de modifier lorientation
de son champ de vision en marge de la scène.
En tout état de cause, lever la tête vers les cintres ou
la tourner à cour, à jardin ne peut être
considéré comme un outil de compréhension performant.
Donc le résumé francophone des deux actes de ce musical
ayant été bien assimilé en amont avec son "whos
who"circonstanciel afférent, installons-nous confortablement dans
la salle du Théâtre Marigny dont la rénovation fut
inaugurée en septembre dernier par
« Peau
dâne » sous légide de Michel Legrand
disparu récemment.
Voici donc que cette fable sur Broadway, montée de par le monde
à maintes reprises depuis sa création en 1950, est enfin
arrivée à Paris pour la toute première fois en ce mois
de mars 2019 sous version originale et dans une production assurément
haut de gamme.
Léclosion chaotique de deux couples inattendus, la chanteuse
Miss Adélaïde (Ria Jones) avec Nathan Detroit (Christopher Howell)
& La Missionnaire Sarah Brown (Clare Halse) avec Sky Masterson (Matthew
Goodgame), en fonction des tensions sociales liées à des
murs antagonistes, ne pourrait être adaptée à un
autre contexte que celle de la culture américaine tant celle-ci sy
révèle dans sa spécificité sociologique.
Cest dailleurs cette improbabilité qui sera le fil
conducteur à suspens des tribulations conduisant à la parade
triomphante dune société new-yorkaise se réjouissant
de son propre éclectisme pragmatique.
Et ce dautant plus que ce monde interlope dans lequel nous
pénétrons durant deux heures et demie na pas son pareil
dans nos références occidentales et que, de surcroît,
il savère distancié de notre connaissance contemporaine
des Etats-Unis.
Sans néanmoins être pour autant exotique, lapproche
dune communauté par une autre, la recherche du compromis sans
froisser les susceptibilités de léventuel partenaire,
la propension à vouloir influencer sans succomber au messianisme,
tous ses facteurs se disputent effectivement les intérêts financiers
des truands confrontés au puritanisme de ceux qui prônent la
rédemption
au beau milieu parisien dune vingtaine de
comédiens - danseurs - chanteurs anglophones.
Lorchestre du Théâtre Marigny installé en fosse
sous la scène est quasiment invisible de la salle, sauf à
sen rapprocher durant lentracte pour en entrevoir quelques-uns
des instruments.
La qualité du spectacle sapprécie dans tous les
compartiments du jeu artistique : de celle du casting top-niveau à
celle de la puissance des voix, de celle du décor jouant avec les
lumières à celle des costumes rehaussés par les couleurs
vives, de celle des chorégraphies dynamiques à celle de la
mise en scène précise, joyeuse et humoristique (signées
ensemble Stephen Mear)
bref ce régal des sens en éveil
est une ode à lâme de la comédie musicale dans
son essence comme dans son divertissement.
En faisant ainsi uvre de pédagogie initiatrice à
légard dun public français encore néophyte,
dans la lignée de ce quil avait déjà entrepris
au Châtelet élaborant une programmation puisant aux valeurs
sûres et constitutives de la Comédie musicale, Jean-Luc Choplin
monte encore dun cran les exigences de son projet ambitieux à
légard de la renaissance du Théâtre Marigny pour
laquelle il convie désormais le public international auquel
sadresse également son dessein de haute envergure.
Les Champs-Elysées au diapason de Broadway, voilà une bien
belle gageure soffrant un brillant avenir totalement ouvert !
Theothea le 10/04/19
|
LE PAYS LOINTAIN
« Le Pays Lointain » de Jean-Luc Lagarce
en version générationnelle Hervieu-Léger à
lOdéon
de
Jean-Luc Lagarce
mise
en scène Clément
Hervieu-Léger
avec
Aymeline
Alix, Louis Berthélemy, Audrey Bonnet, Clémence Boué,
Loïc Corbery de la Comédie-Française, Vincent Dissez,
François Nambot, Guillaume Ravoire, Daniel San Pedro, Nada Strancar
& Stanley Weber |
****
Théâtre de
l'Odéon
|
De « Juste la fin du monde » au « Pays
lointain », il ny a quune seule et même uvre
qui sapprofondit et se sublime en un cri final que Louis ne devrait
pas lancer puisque tel est son destin de ne point parvenir à exprimer
son départ définitif et cest donc par cette voix muette
pour toujours que le dramaturge nous revient de profundis, plus que jamais
présent sur les planches après un délai de latence.
Si dans la première version, seule la visite impromptue aux membres
de sa famille encore vivants servait de fil conducteur à son ambivalent
retour aux origines, la remise en question de cet ouvrage allait, par la
suite, ouvrir le champ des possibles jusquaux rencontres les plus
improbables dans la vraie vie alors que limaginaire symbolique
sapprêtait à prendre le relais en multipliant lesprit
de famille à toute personne croisée ici-bas ayant retenu
lattention de Louis ou mieux, son affection, fût-ce la durée
du coup de foudre !
Ainsi, faisant fi du distinguo entre être et avoir été,
Louis convoque dans ce deuxième opus revisité tout son monde
intérieur peuplé de présences virtuelles, dabsences
fantomatiques ou de rencontres fortuites ayant jalonné,
façonné ce que le jeune homme est devenu en cette phase finale
de son parcours terrestre.
Cependant dans ce no mans land scénographique au bord dune
autoroute où se lézardent une épave de voiture à
labandon ainsi quune cabine téléphonique dune
autre période, celle de la désaffection, ce nest pas
le pan dun mur délimitant le terrain vague qui pourrait temporiser
la libre expression des dix personnages représentatifs, ici sur les
planches de lOdéon, dau moins trois tribus, celle de la
famille institutionnelle (Antoine le frère, Catherine la belle-soeur,
Suzanne la sur, le père mort déjà & la
mère), celle des affinités choisies (lami de longue date,
Hélène la fiancée, lamant mort déjà,
le garçon - tous les garçons -, le guerrier - tous les guerriers
- ) et enfin celle des dix comédiens rassemblés par le metteur
en scène autour de lintrépide Louis (Loïc
Corbery).
20 ans après les 20 ans de la bande à Lagarce, Clément
Hervieu-Léger a, en effet, atteint lâge quavait
le narrateur lors de cet ultime écrit considéré par
beaucoup comme son chef duvre dont il allait mettre un point
final juste quelques jours avant de quitter lexistence.
Sans doute faudrait-il y ajouter une quatrième communauté,
celle des spectateurs, observateurs et témoins impliqués de
cet instant où se rejoue lhistoire générationnelle
des uns et des autres, tous confrontés quils le veuillent ou
non à la nostalgie du futur antérieur, cet espace temps
indéterminé où le « Je me souviens »
se manifeste soit en phase, soit en confrontation avec celui du partenaire
ayant un point de vue similaire ou différencié concernant ce
« pays lointain » et pourtant mentalement si proche.
A nen pas douter, si durant quatre heures, Jean-Luc Lagarce ressasse,
répète, réitère, approfondit sa pensée,
sa mémoire, sa conscience, cest aussi parce que celle-ci
sinscrit dans une époque, un contexte, une configuration où
est en train déclore un fléau dévastateur impossible
à ignorer ou à contourner; il nempêche, lauteur
ne le nommera jamais et ne désignera aucunement le SIDA comme le bouc
émissaire du malheur sétant abattu sans crier gare.
A ce titre, apparaît la dimension universelle et intemporelle de
cette pièce testamentaire qui se répand désormais sur
la planète à renfort de traductions et dadaptations autour
de la thématique pérenne rassemblant la notion de famille sous
un concept en expansion indéfinie, diverse et paradoxale.
En loccurrence, celle des liens du sang va se vivre sous une sorte
de paranoïa partagée de gestes fusionnels autant
quémotionnels alors que celle des rencontres électives
se ressentira en effusions et abandons successifs sans quil soit
envisageable den discerner le démiurge, si ce nest
lhorloge qui égrène son leitmotiv.
Comment ne pas rester coi avec un imperceptible sourire permanent au coin
des lèvres, lorsque Louis, le principal intéressé à
cette rencontre généralisée, ne peut que constater la
formidable énergie quil lui aura fallu produire pour quelle
ait lieu et, concomitamment, ce douloureux sentiment de ne point parvenir
à communiquer la moindre parcelle de vérité qui pourrait
suspendre le temps en un signifiant absolu pour tous ?
Les onze comédiens réunis grâce à Clément
Hervieu-Léger sont touchants et percutants car chacun, dans son registre,
est en permanence relié par osmose à léquipe occupant
constamment le plateau même pendant lentracte alors que Nada
Strancar pourrait, elle, sen révéler le point de convergence
ou de ralliement.
Le vécu sur scène sapparente à linstant
unique développé, ici et maintenant durant la soirée
entière, pour évoquer, distiller, se remémorer, contredire,
sexaspérer, se rapprocher et se surprendre, bref pour exister
!
lespace dune représentation théâtrale
forcément exceptionnelle.
Theothea le 29/03/19
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QUI A TUE MON PERE
« Qui a tué mon père »
Création Stanislas Nordey & Edouard Louis à La
Colline
de
Edouard Louis
mise
en scène Stanislas Nordey
avec
Stanislas
Nordey |
****
Théâtre de La Colline
/ TNS
|
Cest seulement par apparence syntaxique que le titre de la pièce
théâtrale dEdouard Louis poserait question car labsence
de point dinterrogation ne relève ni de loubli, ni dune
abstraction esthétique, ni même dune préciosité
créative.
En effet, grâce à la contraction sémantique du pronom
relatif « Ce qui », « Celui qui »
ou même « Ceux qui » en une seule entité
représentative « Qui », le titre ainsi libellé
suggère une énigme à résoudre.
En revanche, sil était transformé en « Ce
qui a tué mon père », cet intitulé pourrait
résumer le contenu dune « pièce à
conviction » voire même la compilation de justificatifs
permettant de constituer un dossier à charge.
Et tel est sans doute réellement lobjectif poursuivi par
Edouard Louis mais comme, sans être une commande, cet objet
littéraire, né dun travail de quête et danalyse
à partir dune idée directrice soumise à lauteur
par Stanislas Nordey, correspondait à la perspective implicite den
réaliser un spectacle engageant la réciprocité de fait
dun tel binôme artistique, cela pouvait savérer
fort judicieux de laisser planer un doute et un suspens dramaturgiques sur
cette création en incitant le futur spectateur à se poser
effectivement la question : « Mais qui donc aurait tué le
père dEdouard Louis ? »
tout en méconnaissant
que celui-là est actuellement vivant.
Ainsi, on le comprend aisément à demi-mot, il sagirait
bel et bien dun pamphlet à vocation symbolique mais dont la
teneur pourrait aussi sapparenter à celle du mouvement
sociétal contemporain pointant directement le hiatus existant entre
le monde des dominants et celui des dominés.
Cest donc dabord lhistoire dun retour, celui
dun fils ayant dû sextraire de lenvironnement familial
pour cause dincompréhension existentielle et culturelle.
Et si les griefs reprochés de part et dautre étaient
multiples et inconciliables à lorigine, serait néanmoins
venu, désormais, le temps non dun pardon hors sujet mais
celui du besoin de comprendre les causes systémiques ayant enclenché
la rupture.
Et voilà donc que se dessine en creux, au regard du spectateur,
le portrait dun homme dune cinquantaine dannées
nayant plus la capacité dautonomie car la machine à
anéantir les corps aurait effectué son travail de sape depuis
sa naissance jusquà aujourdhui.
En effet, reproduisant de générations en générations
labnégation du travailleur ayant intégré les codes
dautodestruction, le père aurait également tenté
dinculquer à son fils les principes du renoncement alors même
quà son insu ceux-ci le laminaient progressivement de
lintérieur.
Edouard Louis fustige donc les normes de cette éducation censurant
le désir et lépanouissement au nom de valeurs coercitives
imposées par la classe des nantis à celle des sans ressources.
Que ce soit sur le plan de léthique, du législatif
ou de la gouvernance, ceux-ci forceraient ceux-là à abdiquer
insidieusement.
Cest cette parole de rébellion vitale que Stanislas Nordey
a décidé de prendre en charge pour la clamer haut et fort,
dabord sur la scène de La Colline puis en tournée, la
faisant sienne en articulant les syllabes jusquà ce quelles
résonnent au tréfonds des consciences.
Son style déclamatoire à nul autre pareil détient
limmense avantage de sans cesse revenir à la charge comme sil
labourait en profondeur le terreau cognitif en même temps que celui
de la vigilance.
La scénographie laccompagne dune éclosion successive
de mannequins similaires évoquant le spectre paternel en des poses
régressives hantant la parole filiale.
Enfin, par-delà ce thème revendicatif déquité
civique mis en exergue, il est intéressant dapprécier
la performance impliquée du comédien Stanislas arpentant le
plateau en quête de contact trans-relationnel, à laune
de sa révélation médiatique davoir lui-même
renoué récemment des liens avec son propre père, le
metteur en scène Jean-Pierre Mocky, après une très longue
période dabstinence tacite entre eux deux.
Theothea le 25/03/19
|
LA TRILOGIE DE LA
VENGEANCE
« La Trilogie de la Vengeance » Acuité
triplée par Simon Stone cloisonnant lOdéon Berthier
de &
mise en scène Simon
Stone
avec
Valeria
Bruni Tedeschi, Eric Caravaca, Servane Ducorps, Adèle Exarchopoulos,
Eye Haïdara, Pauline Lorillard, Nathalie Richard, Alison Valence et
la participation de Benjamin Zeitoun |
****
Théâtre de L'Odéon
Berthier
|
En multipliant les points de vue des spectateurs, Simon Stone invente
une scénographie cloisonnée dont la chronologie est aléatoire
en fonction de la répartition en groupes, déterminée
au moment de lobtention du billet au contrôle du Théâtre.
En loccurrence, selon les trois premières lettres de
lalphabet identifiantes, le parcours sera structuré en un triptyque
séquencé de deux entractes pour autant de lieux dédiés
que le public investira successivement durant près de 4 heures.
Nécessairement le ressenti sera différent au gré
de chaque perception subjective selon un ordre événementiel
sans véritable norme établie pourvu notamment que le flash
back soit accepté comme style à part entière.
Mais, en définitive, quimporte le cycle dans lequel le spectateur
lambda est inscrit, sa vision de la pièce sera forcément la
bonne ou plus exactement celle des trois pièces concomitantes car
si la vengeance féminine face au machisme séculaire est en
thématique ouverte, les trois scénarios proposés se
complètent à lunisson selon une perspective univoque
se référant à John Ford, Thomas Middleton, William
Shakespeare & Lope de Vega.
Le principe en est simple, trois exemples culturels significatifs de la
tyrannie masculine exercée sur lautre sexe au XVIIème
siècle sont appelés à susciter un effet boomerang sous
forme de revanche et de châtiment universels.
Avec un casting essentiellement féminin paradant face à
un seul mâle chargé de tous les dévoiements, se propulse
un enchaînement de rôles au sein dun manège
théâtral dune folle inventivité.
En effet, au cours de la soirée, les huit comédiens vont
interpréter à trois reprises leurs prestations consistant à
jouer synchrones trois histoires différentes sur trois scènes
adjacentes mais compartimentées en modules de jeu totalement
étanches.
Cela pourrait fort ressembler au don dubiquité mais le
spectateur, lui, ne peut, de fait, percevoir en temps réel quun
tiers du travail de chaque artiste.
Tout se passe comme si pour celui-là sétant
déplacé dans un nouveau décor après le premier
entracte, la prise de conscience seffectuait soudain que lacteur,
présent ici et maintenant devant lui, provenait effectivement dune
configuration scénique autre pour sapprêter à se
rendre ensuite dans une troisième et cela, à linstar
des partenaires, de manière répétitive au cours de chacune
des périodes de cette performance ternaire.
Cela pourrait occasionner une sorte de frustration récurrente chez
lobservateur nétant pas en mesure de considérer
lensemble de cette surprenante réalisation alors que celui-ci
essaierait en vain dintégrer sa propre vision partielle dans
un imaginaire reconstitué où les coulisses apparaîtraient
en arrière-plan dune course-poursuite menée sous le triple
engagement des interprètes télécommandés par
cette mise en scène stupéfiante.
Ce fabuleux tournis perdurera dailleurs jusquà la
dernière seconde du spectacle car, même lors des saluts,
lensemble des protagonistes devra se déplacer par duos ou trios
de façon à ce que, en chacun des trois lieux, les applaudissements
puissent sobjectiver simultanément.
Jamais donc le public naura loccasion de pouvoir regarder
et applaudir tous les comédiens réunis ensemble.
Si cette fort ingénieuse direction dacteurs est amenée
ainsi à son terme en apothéose, elle peut néanmoins
engendrer une sorte dimpression schizophrénique davoir
été le jouet dun fantasmagorique tour de passe-passe.
A chacun dapprécier à sa juste valeur cette prouesse
scénographique spectaculaire en hyper activité se déployant
à la fois sous vision angulaire, frontale ou bi-frontale depuis les
gradins voire même sous isolation phonique vitrée avec parfaite
sonorisation des voix mais étrangement non géo-localisables.
Quant au matériel humain, confirmons quil est pleinement
à la hauteur de cette entreprise, cest-à-dire
impétueux, déterminé et néanmoins adaptable aux
aléas :
Cest, en tout cas, une réelle satisfaction de pouvoir
apprécier les sept jeunes femmes au charisme différencié
se confrontant à lantagonisme phallocratique selon de multiples
formes de résistance comportementale.
Valeria Bruni Tedeschi, Servane Ducorps, Adèle Exarchopoulos, Eye
Haïdara, Pauline Lorillard, Nathalie Richard & Alison Valence naviguent
à vue solidaire sur la même embarcation artistique pour
défendre chèrement la peau et les convictions de leurs
guerrières.
Eric Caravaca, lui, sur le registre du boudeur cynique et autoritaire
se démultiplie à remplir son cahier des charges oppressives
pour parfaire son incarnation de laveuglement masculin.
Au demeurant, à coup sûr, cette réalisation hors du
commun fera « date » dans la création théâtrale
; de là à dire quelle fera « école »
cest envisageable, pourvu quelle parvienne à faire oublier
complètement son dispositif technique au seul profit dun enjeu
dramatique fort et convaincant.
Theothea le 03/04/19
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